Ce documentaire admirable sur l’univers carcéral français apporte un témoignage bouleversant sur la souffrance des familles de détenus. Essentiel.
L’argument : Dans la petite maison de l’association Ti-Tomm, accolée au mur de la prison des hommes à Rennes, on attend l’heure du parloir. Les familles arrivent à l’avance, toujours. Quelques secondes de retard, et la porte de la prison restera fermée. On vient une, deux, trois fois par semaine, chaque semaine, pendant des mois voire des années. Ce sont majoritairement des femmes ; ces pénélopes des temps modernes vivent au rythme de leur homme à l’ombre. Le temps est suspendu, la vie comme arrêtée. L’arbitraire de la prison, les transferts, les interdits sont leur quotidien.
Notre avis : Pour son septième long-métrage, Stéphane Mercurio a recueilli pendant dix mois les témoignages de familles de détenus dans le centre d’accueil indépendant Ti-Tomm, situé à côté de la maison d’arrêt des hommes de Rennes. Il s’agit le plus souvent de femmes qui viennent soutenir leur mari ou enfant au parloir. La cinéaste avait déjà effectué cinq mois de repérages au sein de la prison de Fresnes qui a refusé au dernier moment d’être filmée. On peut comprendre cette décision arbitraire car ce documentaire fait un constat alarmant : le système pénitentiaire français est sclérosé par une lourdeur administrative qui ne tient pas compte de l’individu. Les prisons sont des lieux abstraits qui font croire que la liberté existe au delà de leurs murs mais il n’en est rien : c’est la société toute entière qui est carcérale, les familles de détenus étant maintenues dans un état d’aliénation analogue à celui de leurs proches incarcérés. La réalisatrice pointe du doigt les incohérences d’un système qui cherche à effacer les personnes emprisonnées, notamment par des regroupements familiaux et des transferts soudains, qui n’entraînent en réalité qu’éloignement et déchirement. Les prisonniers ne sont pas filmés par l’auteur ; ils n’existent que dans l’esprit de leur femme ou parents, ce qui souligne le caractère tragique de leur absence. Mercurio touche ainsi aux tabous de nos sociétés qui ne cherchent qu’à cacher la misère et les drames humains.
Le dispositif du film oscille entre des séquences où les familles se confient avec émotion à la cinéaste et de magnifiques enchaînements photographiques qui symbolisent le temps figé dans lequel évoluent ces êtres. Leurs voix, accompagnées de sons du réels et de sons instrumentaux, résonnent sur les très belles photos de Grégoire Kornagow, ce qui permet d’apporter de la temporalité à la fixité des plans. Ces individus sont confinés dans une bulle hors du présent et hors de la société. Les entretiens sont bien menés avec une réalisatrice qui se fait discrète tout en posant les questions justes aux protagonistes. Ces derniers sont au bord de la rupture, voire de la folie, car tout est fait pour les humilier et les tenir loin de leurs proches : on leur refuse les visites pour quelques minutes de retard, alors qu’ils ont parcouru de nombreux kilomètres ; les règles concernant les colis de livres ou de nourriture changent arbitrairement d’une année à l’autre ; ils sont rarement informés en cas de problèmes, ce qui ravive dans leur esprit la terreur du suicide. Ce film décrit alors l’amour qui lie des individus séparés par quelques murs et par des décisions absurdes. On ressort de la salle de projection bouleversé par tant de courage et révolté par cette volonté cruelle de faire disparaître l’humain.