"Une affaire de nègres" d’Osvalde Lewat, ou comment un numéro vert peut faire basculer la démocratie.
L’argument : Ce film camerounais est une véritable interrogation sur les mentalités actuelles et la démocratie. Le titre est ironique, tout le monde est concerné. Le gouvernement camerounais a mis en place de 2000 à 2001, un numéro vert pour lutter contre le banditisme, contre l’insécurité. L’armée a arrêté des milliers de gens qu’elle a spoliés, torturés, massacrés. Pris sur dénonciation, dans les quartiers populaires, ces personnes ont subi des sévices horribles.
Notre avis : Le gouvernement a mis en place un "Commandement opérationnel" composé de militaires et de gendarmes, accessible grâce à un numéro vert. Un numéro disponible pour dénoncer, un commando pour terroriser. Une cellule du camp militaire fut appelée par les prisonniers "le Kosovo".
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La réalisatrice, formée à Sciences Po Paris, ancienne journaliste, explique et montre sa démarche à travers des interviews de familles de victimes, approchées délicatement, de journalistes, indispensables à la révélation de la vérité et d’un avocat courageux, Maître Momo, qui reçoit encore des menaces de mort parce qu’il défend les victimes démunies et isolées. Des plans fixes, proches parfois du tableau saisissent de manière bouleversante le courage et le désarroi de Denise, dont le mari, l’un des "9 de Bépanda" a été enlevé sur dénonciation d’une voisine et dont le corps n’a pas été rendu. Les objets qu’elle possédaient (comme une machine à coudre) ont été emportés ainsi que les factures. Beaucoup de prisonniers ont versé de fortes sommes d’argent mais la plupart ont été massacrés quand même, avant d’être jetés dans les rues ou sur les chemins.
La caméra se déplace aux confins de la ville de Douala, où Richard explique comment l’on a achevé son fils quasiment sous ses yeux, tandis que le voisin qui l’avait dénoncé se tenait un peu plus loin. L’image peut atteindre le symbolique : la plage où l’on retrouvait des corps au petit matin et où s’entassent des déchets, le jeune bananier que la famille Kuété enterre à la place de leur fils, enlevé par le "Commandement opérationnel" et disparu.
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Equilibré, le montage permet d’organiser une gradation certaine dans le documentaire. Le mépris de la population, le déni d’humanité sont démontrés par la rencontre avec un bourreau qui explique sa "joie" de tuer les prisonniers, la joie du travail accompli et qui mime spontanément devant les phares de la voiture du tournage, la fusillade, les coups, la façon d’achever les prisonniers. Mais si les militaires enlevaient son fils sans lui donner aucune nouvelle pendant des années, comme le lui demande la réalisatrice, il répond qu’il n’aurait plus qu’à "faire le bilan" : vider son chargeur jusqu’à la dernière balle.
Les photographies insoutenables sont montrées à bon escient car la réalisatrice veut vraiment faire comprendre concrètement ce qui s’est passé et en quoi, au nom de la sécurité, on peut bafouer la démocratie. Le film pose de vraies questions, montre une société civile plutôt indifférente qui ressemble peut-être à la nôtre, en exprimant un jugement critique et une inquiétude explicites. Que ne ferait pas un gouvernement qui est au
pouvoir depuis vingt-cinq ans pour y rester ? Dans un
micro-trottoir final, qui est tout de même un instrument de mesure très relatif, les gens seraient d’accord pour que l’armée recommence !
Cette affaire de nègres est une affaire de "pègre" légale, une enquête approfondie (2003-2007) et risquée sur des pratiques qui ne se bornent pas au continent africain, un respect de la douleur humaine et une reconnaissance du courage.
