Chacun des tableaux exposés se termine sur une note de regret, d’inachevé. Comme si la coïncidence du désir était impossible entre deux personnes. Pourquoi le désir que vous exprimez mène-t-il si rarement au plaisir ?
Il y a un effet de clôture, certes. Mais regardez les récits, tant du désir que de l’amour : ils ont toujours une fin, la fin hollywoodienne, le happy end, la fin heureuse du conte merveilleux, qui clôture aussi, qui coupe le temps de l’aventure. Ou alors, dans des histoires plus tragiques, la clôture peut se constituer en regret, en nostalgie (celle par exemple du héros de L’éducation sentimentale). C’est le principe de toute forme narrative. Nous n’avons pas le loisir de l’infini, ou de l’éternité.
Quant à la question du plaisir, je pense que ses représentations littérales sont généralement pauvres et que le moyen de figurer le plaisir, ce n’est pas d’essayer de le décrire frontalement, c’est de le figurer obliquement. Chacune des nuits est une tentative pour, dans la langue, dans le style, signifier, indiquer presque musicalement, la tonalité du plaisir de ces rencontres. Ce peut être le plaisir d’une ironie, le plaisir d’un certain humour, ou même le plaisir d’une certaine mélancolie. Ou encore, le plaisir des sens.
Vous êtes donc plus intéressée par la mise en tension du désir que par l’aspect plus bref et ponctuel du plaisir.
Le plaisir est là dans la langue. Dans le style. Sinon, qu’est-ce qu’on peut dire ? Qu’est-ce qu’on va décrire ? C’est la description qui serait ponctuelle, courte...
Il reste une jubilation de comprendre, ou d’avoir vu, d’avoir perçu quelque chose. Je pense que si c’est un livre qui peut faire plaisir à certains lecteurs, c’est que justement, il y a à la fois cette mise en tension et la possibilité d’arriver dans le point de la clôture à ce moment de plaisir, sensible ou intelligible.
Donc, le plaisir est intellectuel ?
Pas toujours ! Et d’ailleurs, l’intelligence est aussi du corps. Et puis, mais je ne sais pas si tous les lecteurs y sont aussi sensibles que moi, une belle langue ou une belle phrase me fait infiniment plaisir. C’est quelque chose de physique.
Vous évoquez souvent des émotions intimes, personnelles, suscitées par une situation, une personne. Mais il est rarement question d’un partage d’émotions. Comme le libertinage, que vous évoquez souvent, et qui n’est finalement qu’un exercice solitaire. Considérez-vous le sentiment amoureux comme une suite de rendez-vous manqués ?
Non. Je crois qu’il y a des récits qui sont des rendez-vous manqués, du libertinage, quelque chose de relativement frivole, mais pas tous. Qu’est-ce qui nous assure de ce que l’autre ressent ? Est-ce qu’il n’y a pas une certaine présomption, et une présomption même dangereuse, à croire toujours savoir ce que sont les émotions de l’autre ?
S’il y a quelque chose qui caractérise ce texte, c’est plutôt l’inquiétude, le souci d’essayer de discerner ce que l’autre pense, ressent. Discerner car je ne crois pas à la transparence a priori de l’autre. Pour moi, l’autre est avant tout une énigme ; il est plutôt de mon devoir de respecter cette nature énigmatique, et non pas de me précipiter à des conclusions, ou à l’illusion d’une communion facile. On retrouve cela dans le récit de la petite fille, ou encore dans le récit de la lettre N., que l’on pourrait croire pur libertinage. Mais la mémoire a conservé des traces qu’on peut interroger et qui disent aussi une autre histoire que libertine. Comment éviter d’écraser sous la certitude ou l’interprétation hâtive, l’énigme de ce dont je me souviens ? Ni communion assurée, ni communication facile. Il y a même une certaine solitude du sujet, tout simplement parce que la relation à autrui n’est pas donnée. C’est plutôt une inquiétude qu’une positivité.
C’est le même paradoxe que celui des libertés et de la contrainte. On peut avoir des concepts positifs de la liberté, des concepts positifs du désir ou de ce qu’est une relation, de ce qu’est le partage des émotions. Mais ces choses ne sont pas données. Elles demandent du souci et du soin.