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mercredi 16 juin 2004

  Odyssée typographique

Éditer Joyce

 


 
  • Auteurs - James Joyce - Laure Murat

  • Editer Joyce, traduire Joyce. Défi insensé et coup d’éclat dû au courage et à la tenacité de Sylvia Beach et d’Adrienne Monnier, un couple de libraires basées à Paris, qui laissent ainsi une trace indélébile dans l’histoire de la littérature.

    Quelle aventure ! Il fallait bien une allumée comme Sylvia Beach, ci-devant fille de pasteur américain, féministe et lesbienne, libraire à l’enseigne de Shakespeare and Company, rue de l’Odéon, n’ayant jamais tâté à l’édition, pour se lancer tête baissée dans la publication de l’Ulysses [1] de Joyce et la mener à bien dans des conditions plus qu’épiques. Péripéties racontées de manière fouillée et formidablement vivante par Laure Murat dans Passage de l’Odéon [2]. Petit retour en arrière. Nous sommes en 1921. Depuis quelques années, Joyce est installé à Paris et a mis en chantier son odyssée de vingt-quatre heures de la vie de Leopold Blum et de Stephen Dedalus. Des extraits commencent à être publiés dans des revues anglaises et américaines. Tollé de part et d’autre de l’Atlantique : on parle d’obscénité, la censure s’en mêle, un procès est même intenté en Angleterre par la Société pour la suppression du vice (sic). Joyce est dans l’impasse.

    Client régulier de la librairie de Sylvia Beach, il lui confie ses malheurs. Germe alors dans l’esprit de la jeune femme, consciente de l’importance phénoménale de l’œuvre en cours d’écriture, l’idée de proposer à Joyce de la publier. Les conditions seront rocambolesques. L’imprimeur est à Dijon, il ne connaît pas un traître mot d’anglais. Les épreuves se succèdent, truffées de fautes. Qui plus est, Sylvia Beach a laissé toute latitude à l’auteur pour reprendre son manuscrit autant qu’il le souhaitera. Des conditions qu’aucun éditeur n’aurait probablement concédées à Joyce qui en profite pour augmenter sa pagination d’un bon tiers... La première édition d’Ulysses, mille exemplaires en partie vendus par souscriptions, sort finalement dans le courant de l’hiver 1922, sous couverture bleue, un imposant pavé de 732 pages pesant 1,550 kilos... et comportant environ 2 500 erreurs typographiques. Il n’empêche, même si l’opération la mène quasiment à la ruine, Sylvia Beach obtient à jamais une place unique dans l’histoire littéraire : elle restera celle qui a permis que ce livre soit, et soit tel que Joyce l’a voulu.

    La suite, c’est-à-dire l’histoire de la traduction d’Ulysses en français, est à l’avenant. C’est Adrienne Monnier, autre libraire de choc et compagne de Sylvia Beach qui en est l’instigatrice. Ouverte en pleine guerre alors qu’elle n’avait que 23 ans, sa librairie, La Maison des amis des livres, est vite devenue une ruche où se presse le Tout-Paris littéraire. Le jeune Aragon y côtoie Gide, Valéry, Fargue, Cendrars, Paulhan ou Larbaud pour n’en citer que quelques-uns parmi les plus célèbres. Bien évidemment, Adrienne Monnier suit avec intérêt la genèse d’Ulysses... il lui suffit de traverser la rue de l’Odéon pour se retrouver chez Shakespeare and Company, parmi une cohorte d’écrivains américains : Gertrude Stein, Fitzgerald, Hemingway [3]... Quoi de plus naturel, donc, qu’elle prenne le relais de sa compagne pour orchestrer la traduction de l’œuvre en français. L’affaire prend forme en 1921, ce sera, selon les termes de Laure Murat, "la guerre de sept ans". Une histoire à rebondissements au bout de laquelle les protagonistes, épuisés, se voueront la haine la plus féroce.

    Larbaud ayant déclaré forfait devant l’ampleur de la tâche propose le jeune Auguste Morel. Mais il ne donne pas complète satisfaction. On lui adjoint Stuart Gilbert pour le superviser. Larbaud mettra aussi la main à la pâte en révisant le tout. Le triumvirat, arbitré par Joyce et ses expériences sur la langue (il a par exemple proposé un jour d’éliminer toutes les apostrophes) parvient néanmoins au bout de ses peines. En 1929, Ulysse est publié. La traduction fera référence pendant plus de soixante-dix ans avant qu’on ose songer à y toucher. Et proposer, à l’occasion du centième anniversaire du Bloomsday, une version totalement neuve [4] élaborée par un groupe d’universitaires, de traducteurs et d’écrivains sous la direction de Jacques Aubert. Gageure insensée que ce travail collectif de haute voltige dont Jacques Aubert a bien voulu nous parler (pour lire son interview, cliquer ici) et surtout réussite exceptionnelle qui fera qu’Ulysse ne sera plus, espérons-le, le livre dont on parle sans l’avoir lu...





    [1] Ulysses avec un s final en anglais, qui devient bien évidemment Ulysse en français

    [2] Passage de l’Odéon, sous-titré "Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans l’entre-deux-guerre", paru chez Fayard en octobre 2003, 24 €

    [3] Abominablement désargenté lors de son séjour à Paris, le jeune Hemingway est vite devenu un fidèle de la section prêt de Shakespeare and Company ; voir à ce sujet le délicieux chapitre de Paris est une fête (Folio, 4,70 €) où il raconte sa première rencontre avec Sylvia Beach

    [4] Gallimard, 992 pages, 34 €

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