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mercredi 9 février 2005

  La symphonie humaine

La chorale des maîtres bouchers

 

 

Vous aimez les histoires ? Alors vous adorerez La chorale des maîtres bouchers. Louise Erdrich, on le sait, est une fameuse conteuse. Après nous avoir enchantés avec ses récits du peuple ojibwé, la voici qui abandonne sa veine indienne pour s’intéresser à l’autre part d’elle-même, ses racines allemandes. Les aventures de ces immigrés venus d’Europe se prêteraient-elles moins au souffle picaresque qu’on connaît à Erdrich ? Bien au contraire. Ses personnages vivent, travaillent, aiment, se haïssent et, comme toujours chez elle, prennent un relief saisissant dans ce plat pays, le Dakota du Nord, où le regard, où qu’il se tourne, n’embrasse que l’horizon.

Impossible de résumer ce roman en quelques mots, tant les thèmes y sont riches, les anecdotes, incidents ou catastrophes foisonnants qui s’imbriquent les uns dans les autres avec une précision de métronome. La sève même de la vie coule dans ces pages, à la rencontre de Fidelis Waldvogel, le boucher immigré qui chante comme un ange, et de ses concitoyens, les habitants d’Argus, archétype de la bourgade agricole des Grandes Plaines américaines. De leur histoire somme toute banale, Erdrich, avec son regard plein de chaleur et d’empathie sur ses semblables, sait tirer le suc le plus délectable. Les moindres événements de la vie quotidienne sont prétextes à des scènes aussi brillantes que des pépites, drôles souvent ou dramatiques, mais c’est du pareil au même, il y a les joies inséparables des chagrins, il y a la vie, et puis il y a la mort comme de bien entendu. Entre 1920 et 1950, en compagnie d’une mère aimante, d’une jeune femme qui se cherche, d’un Indien équilibriste et homosexuel, d’un tante acariâtre, d’un boucher roi de la saucisse, d’un jeune homme qui ne rêve que d’aviation, d’un ivrogne invétéré, d’une vieille folle et de plein d’autres personnages merveilleusement attachants, le lecteur est invité à parcourir les étapes d’une épopée, celle d’une communauté qui apprend à forger son identité. Ordinaire et extraordinaire se répondent, train-train journalier mais aussi aventures désopilantes, secrets, disparitions, meurtres, coups de théâtre. Et la grande Histoire qui sans cesse rattrape la petite : voilà la sécheresse, la Grande Dépression, et puis la guerre de nouveau, qui emmène les enfants là d’où les pères s’en étaient allés pour devenir autre chose, des Américains. Qu’ils sont devenus même si sourd parfois la nostalgie du pays d’origine. Alors ils chantent...

Si la vie est un roman, comme on dit, La chorale des maîtres bouchers est le plus réussi des romans de la vie. En équilibre permanent entre lyrisme et retenue, il explore toute la gamme des sentiments humains et transforme en allégories des destins insignifiants, en légendes des faits qui dans l’absolu ne pèsent pas bien lourd, en héros des personnages modestes. Lire Erdrich, c’est l’assurance, une fois le livre refermé, de porter sur les autres un regard différent. Un petit miracle que peu d’écrivains sont capables de réaliser avec autant de bravoure et de tendresse.




Louise Erdrich, La chorale des maîtres bouchers (The master butchers singing club, traduit de l’américain par Isabelle Reinharez), Albin Michel, 2005, 468 pages, 22,50 €

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