Pour décrypter ce jeu de rôles ciselé à la virgule près, mieux vaut savoir que, dans la langue très personnelle de l’auteur, le pouvoir est toujours un faux ami.
Petite, Jessica Tignard était de ces enfants-reines à qui tout sourit. Camille Mouche, au même âge, paraissait simplement terne et revêche. Or elle se consumait d’impatience et de désir sans objet. Elle était déjà ce trou noir où toute lumière, toute beauté seraient un jour happées, à commencer par celles de Jessica la bienheureuse. Quelques années plus tard, en effet, le rapport des forces et des rayonnements se trouverait inversé.
Dans Les infernales, son quatrième roman, Stéphanie Hochet donne corps à la part d’ombre en tout être, matérialise littéralement la faute, ou plutôt son sentiment. Avec une précision d’horloger, elle met en place une relation si complexe, si constamment ambiguë qu’on a au bout du compte l’impression d’avoir été invité à suivre l’évolution d’un seul et même personnage.
Le lien qui unit les deux femmes dont l’une, se croyant coupable, sera, sa vie durant, au service de l’autre parce qu’ainsi elle s’estime punie et donc comprise, est quasi organique : un cordon ombilical qui va puiser dans la vitalité, la sensualité de la "victime" pour nourrir l’irrésistible ascension du "bourreau". Mais ce flux qu’on dirait à sens unique et par conséquent éminemment cruel et immoral - l’instrumentalisation d’autrui poussée à l’extrême - est plus trouble qu’il y paraît. La "victime", en parfait martyr, grandit dans le don de soi, apaise sa douleur, bref, trouve cette sorte de paix que seul le sacrifice sait apporter. Quant au "bourreau", elle semble certes s’épanouir, "profiter" comme on dit d’un enfant aux joues rosies qu’il a bien profité du grand air, mais derrière cet apparent bonheur il n’y a rien que la vaine satisfaction d’avoir changé la donne.
Car si Camille accède à la gloire quand Jessica (s’)est condamnée à l’anonymat, elles partagent de façon très équitable le prix de leur arrangement avec l’envie et la faute : une dépendance aussi irrévocable que réciproque.
"On se trompe souvent de personne à détester", écrit Stéphanie Hochet. Sachez que dans son monde en miroir, quand on croit avoir enfin compris son erreur, on se trompe encore...