L’enterrement de première classe d’une grande dame de la BD.
C’est une leçon de bande dessinée. Rien de moins. Bien sûr, il est devenu de bon ton d’encenser la moindre patte de mouche signée Floc’h, simplement parce que le gaillard travaille - excusez du peu - pour le New Yorker et réalise les affiches de Woody Allen. Et à reconnaître à Floc’h le talent que lui reconnaissent ces prestigieuses sommités d’outre-Atlantique, sans doute le journaliste local se donnera-t-il l’illusion d’être aussi clairvoyant qu’eux. Les mauvaises langues diront que c’est cet effet boule de neige qui à ouvert les portes de tous les médias - de France Inter aux Inrockuptibles - à Olivia Sturgess. Sauf que l’affaire n’est pas si simple, car Floch et Rivière prouvent par cet album parfaitement inattendu que la bande dessinée reste un média de défi, qui se doit de conjuguer l’épure à l’exigence graphique tout en conservant à l’ensemble une lisibilité parfaite.
Ce délicat équilibre, ce fil ridicule, Floc’h et Rivière dansent dessus depuis 1977, date de sortie du Rendez-vous de Seven Oaks, polar très british subtilement mis en abîme au gré d’une emballante réflexion sur créateur et créature littéraires, où la romancière Olivia Sturgess faisait son apparition. Au terme d’une trilogie qui se suffisait amplement à elle-même on n’imaginait pas avoir de nouvelles de ce personnage dont les auteurs avaient tenté de nous faire croire qu’elle existait vraiment. Et à vrai dire on n’en voulait plus, puisqu’il était pour une fois bien agréable d’assister à la révérence discrète et élégante d’un personnage refusant l’album de trop.
Près de trente ans plus tard, Floc’h et Rivière décident pourtant d’offrir à Olivia un enterrement de première classe par cet ultime ouvrage, composé et découpé comme un reportage télé. Il n’est toutefois plus question ici d’enquête policière, mais seulement d’offrir un portrait de femme et de relever l’audacieux défi de nous rendre attachant et crédible un personnage de papier. En y réussissant parfaitement, Floc’h et Rivière rappellent avec brio que que toute création est avant tout un art de simulation du réel qui doit éviter de tomber dans la facilité de l’ultraréalisme. Ça s’appelle une leçon de bande dessinée.