Bouchaud/Danton contre Sivadier/Robespierre et c’est la pièce de Büchner qui l’emporte dans une version légère, pleine de sens et non moralisatrice.
Autant le dire tout de suite, une représentation de La mort de Danton peut rapidement s’avérer assommante. Malgré tout le génie précoce de Büchner - les subtilités et les innovations de sa dramaturgie -, ces longs monologues, ces dialogues interminables, verbeux, sur l’épicurisme, le libertinage, l’existence de Dieu, la mort, la vertu et, bien sûr, la Révolution française, renvoient plus volontiers à des manuels de philosophie ou d’histoire, forcément biaisés, qu’à un plateau de théâtre. Avec Jean-François Sivadier, en revanche, tout commence par l’ironie. Décor nu, public encore éclairé, les comédiens se postent en avant-scène. Un à un et en tenue de ville, ils se laissent aller à une désopilante séance de "il faudrait". Il faudrait que les hommes politiques, enfin ce que je veux dire c’est que... il faudrait quoi !... Il faudrait une semaine dans l’année où chaque jour correspondrait à l’un des sept péchés capitaux... Il faudrait dire aux Américains que... etc., etc.
Tout à coup, toujours enrobée dans la même dérision, la pièce débute vraiment. La dérision mais pas la caricature, comme un appel à la vigilance, comme des pauses salvatrices pour respirer ou se réveiller. Peu à peu donc, le décor se construit, les costumes remplacent les tenues de ville, la scène devient le radeau où Danton et ses condisciples échouent, emportés par la verve vertueuse de Robespierre et de Saint-Just, puis se transforme en échafaud pour un final qui prend les allures d’un rendez-vous avec la mort. Sivadier emprunte les voix de la distanciation et tend vers des images plus incarnées, plus poétiques, sacrées pourrait-on dire. De la profondeur du message à la dimension métaphysique, il ne néglige rien.
Grâce à cette obstination à faire entendre tous les discours qui jalonnent la pièce, toutes ces théories dans les moindres détails, aucune d’entre elles ne prend totalement le pas sur l’autre. L’affrontement Danton/Robespierre ne sombre pas dans la caricature entre d’un côté, un Danton jouisseur et sympathique et de l’autre, un Robespierre jusqu’au-boutiste et sanguinaire. Même si l’on sent une préférence, ces deux figures gardent leurs aspérités et leur force de séduction. Un épicurien qui sombre dans le nihilisme absolu ou un nouveau despote qui n’a jamais renoncé à ses rêves. Finalement, lequel préférer ? Au milieu d’une telle débauche pour trouver le ton juste, on pourrait néanmoins regretter quelques ajouts comme ce poème d’Aragon (Il n’y a pas d’amour heureux) qui s’inscrit certes dans un passage très émouvant mais qui prête un peu à sourire entre deux tirades de Büchner... Tout est pardonné cependant tant cette distribution a un réel souci d’accompagner une belle et grande parole. Par le jeu et uniquement par le jeu.