Comment deux sœurs se sont soutenues, jalousées, influencées, et surtout aimées, pour parvenir à transfigurer leur art. Pénétrant.
Virginia serait-elle devenue l’écrivain que l’on connaît et admire si elle n’avait pas eu pour grande sœur Vanessa ? Cette double biographie, formidablement documentée et merveilleusement fouillée, analyse deux personnalités d’exception qui, leur vie durant, dans un perpétuel mouvement d’attraction/répulsion, se sont mutuellement nourries, soutenues, aiguillonnées, jalousées et surtout aimées d’un amour inouï. L’histoire commence à la fin du XIXe siècle, dans une maison proche de Hyde Park à Londres. Père écrivain, mère lumineuse et protectrice, huit enfants : la famille Stephen est une famille "recomposée" comme on dirait aujourd’hui. Temps victoriens. Il ne vient pas à l’esprit du père, un intellectuel pourtant, de faire éduquer ses filles. Confinées à la maison, elles apprennent sur le tas, grâce à leurs lectures. Virginia surtout, dont l’intelligence fait des étincelles et qui, très tôt, décide de vouer sa vie à l’écriture. Vanessa, son aînée de presque trois ans, moins cérébrale (elle en sera complexée toute sa vie) mais aux dons artistiques prononcés, choisit de devenir peintre. Dès l’enfance, les rôles sont distribués.
Vie morne et étouffante à Londres. Sublimes échappées des vacances d’été en Cornouailles. Coup de tonnerre de la mort de la mère, suivie de la mort du père quelques années plus tard. Une "chance" extraordinaire pour les sœurs Stephen, un double appel du destin qui les libère en les rendant autonomes. Tout découle de là et des amitiés masculines autour de leurs frères. Dans un furieux besoin d’air et de lumière, on déménage, on s’installe de manière moins conventionnelle, on invente ses propres règles. Virginia a vingt-deux ans, Vanessa vingt-cinq. Les chrysalides deviennent papillons. Autour d’elles se constitue le célèbre groupe intellectuel et artistique de Bloomsbury, leur famille de substitition. On connaît la suite, en ce qui concerne Virginia en tout cas. Ce qu’on connaît moins, c’est le parcours de Vanessa [1], l’influence qu’elle a eue sur sa sœur et vice-versa.
Après avoir planté le décor des années de formation, Jane Dunn explore brillamment la relation d’interdépendance entre Vanessa et Virginia maintenant adultes, bientôt mariées. L’aînée à la sexualité épanouie accepte son destin de femme, élève plusieurs enfants en menant de front sa carrière artistique. C’est la figure maternelle et solaire alors que la cadette, plus vulnérable, représente la face lunaire du binôme. Le partage des territoires se perpétue, il n’empêche cependant pas les tensions et les rivalités forçant l’une et l’autre à se dépasser, à oser la licence artistique pour bluffer l’autre, lui clouer le bec tout autant que provoquer son admiration. Concurrence féroce, trahisons passagères, oui, mais doublées d’un soutien sans faille dans les moments de découragement, de dépression ou de désespoir. C’est ce qui fait la richesse de cette conspiration féminine : toujours les deux sœurs se pardonnent et se serrent les coudes grâce au lien indestructible, noué dès l’enfance, et qui perdure jusqu’au suicide de Virginia, c’est-à-dire pendant presque soixante ans. Lien indispensable à l’une et à l’autre, ferment de leur réussite artistique, de leur vie tout court.
Puisant à la source du Journal de Virginia Woolf et du volumineux courrier échangé par les deux femmes et leurs proches, cet ouvrage, tout en donnant enfin sa juste place à Vanessa Bell, ouvre des perspectives passionnantes sur l’œuvre de Virginia Woolf, dont il éclaire avec beaucoup de pertinence psychologique certains aspects obscurs. Par-dessus tout, il génère une grande émotion en renvoyant tout un chacun aux rapports qu’il peut entretenir dans sa propre fratrie...