Transposés au XXe siècle, Les chants de Maldoror conservent leur puissance poétique et clarifient le sens de l’Histoire. Une adaptation convaincante de Jean-François Mariotti.
"Débarrassé de ses scories romantiques", comme l’écrit Jean-François Mariotti dans sa note d’intention de mise en scène, Maldoror demeure une figure totalement romantique ! Exaltation du désir et des passions, emblème de la déraison, le double de Lautréamont rythme et façonne le monde à l’écoute de ses pulsions intérieures. Plus de roseau pensant mais une bête immonde, un adolescent trahi, celui qui passe un arrangement avec le Mal pour faire le deuil d’une pureté inaccessible. Qu’on le nomme Diable, Satan ou Méphistophélès, c’est bien un pacte faustien que conclut ici le jeune Isidore Ducasse en signant un recueil de six chants qui lui ouvriront les portes de la postérité littéraire. Sans doute une façon de combattre le mal par le mal. Il n’est pas le premier.
La mise en scène prend le parti de faire cheminer ce héros du dix-neuvième siècle dans les méandres et l’effervescence artistique du vingtième. Maldoror se mue ainsi en témoin des deux guerres mondiales, de la Shoah, du dadaïsme ou du surréalisme. Ce cheminement anachronique séduit par sa pertinence et confirme l’intuition de Pessoa qui conclut, en substance, que les mouvements artistiques anticipent les soubresauts de l’Histoire. Or Tzara, Breton et les autres, même s’ils ont choisi la voie de la révolte, sont autant les héritiers "des romantismes", selon l’expression de Thomas Mann, que les nations belliqueuses, les autocrates les plus immondes et leur ego démesuré. Tous ont mené, gagné et perdu une lutte sans merci contre la raison.
Incarnation de Maldoror, Thibault Corrion oscille donc à juste titre entre la révolte et l’ego. N’hésitant pas à pousser son jeu jusqu’au cabotinage, surtout lorsque la prose de Lautréamont devient ironique, il est cet adolescent "aux cheveux blonds", Maldoror et Dazet, objet désirant et désiré. Accompagné par Clémentine Marmey, provocatrice et terrifiante, et Clémentine Pons, plus enfantine, son corps semble à l’étroit dans la petite salle des Déchargeurs. Il appelle un mouvement, créant à la fois une tension et une frustration. Peut-être que ce spectacle aurait beaucoup à gagner s’il pouvait être présenté sur un plus grand plateau avec une meilleure visibilité pour les spectateurs. Peut-être pas.