La première réussite française post-Silence des agneaux nous parvient en 2007, seize ans après le chef-d’œuvre de Jonathan Demme. Faites-lui honneur.
L’argument : En pleine nuit, au milieu d’un champ d’éoliennes, deux informaticiens au chômage renversent un homme surgi de nulle part. A ses côtés, un sac rempli de billets : deux millions d’euros, là, à portée de main et aucun témoin. Que faire ? Appeler la police ou profiter de l’occasion ?
Le lendemain, dans un entrepôt à quelques mètres des lieux de l’accident, la police retrouve le corps de Mélodie, une fillette aveugle. Et si l’argent était destiné à payer sa rançon ? L’assassin a-t-il vu les chauffards ?
Le soir même, une autre enfant est kidnappée. Diabétique cette fois. Ses heures sont comptées. A l’hôtel de police de Dunkerque, le compte à rebours est lancé. Aux côtés du lieutenant Moreno, un collègue très prévenant, Lucie, une jeune brigadier de 26 ans, participe à sa première enquête.
Et curieusement, au sein du groupe crime, on a vite le sentiment que Lucie n’est pas là par hasard...
Notre avis : Après une ribambelle de navets confirmant l’incompétence des Français dans le genre du thriller glauque et méandreux - citons en vrac Six-pack, Animal ou encore Dédales, notre production nationale accouche en 2007 d’un avatar du Silence des agneaux des plus aboutis (notons au passage que ce dernier date du début des années 90 !!!). Autant le dire, nous n’attendions plus vraiment une telle réussite, même si dans le domaine, mais en plus lynchien, Nicolas Nicloux (Cette femme-là et La clef) avait su imposer un talent indéniable parmi les plus singuliers et les plus cinglés de l’Hexagone, ouvrant des portes aux petits malins en manque de précédents.
Manifestement noir et morbide, La chambre des morts est une investigation tortueuse au cœur de la fange du Havre. La course effrénée d’une équipe locale de flics à la recherche d’un kidnappeur d’enfants aux mises en scène macabres qui a tué une fois et qui pourrait bien réitérer son acte barbare, puisqu’il vient d’enlever une autre fillette.
Si Alfred Lot brasse de nombreux clichés propres au genre, à commencer par les traumas de la jeune profiler (Mélanie Thierry, égale à elle-même, donc irréprochable de sobriété) et ceux du kidnappeur d’enfants (on évitera de vous donner le nom, si si), il le fait avec un certain brio d’autant plus louable qu’il s’agit là d’une première œuvre. Du déjà vu ? Oui, mais peu importe, l’efficacité éradique toute frustration. Le cinéaste adapte sans tergiversation le best-seller de Franck Thilliez, avançant en territoire conquis. Pendant deux heures d’enquête captivante il infiltre l’univers surréaliste des taxidermistes de la région, une boîte à partouze SM mortifère ou encore les coulisses inquiétants d’un zoo pas très avenant. Il instaure une ambiance lourde marquée par une obsession bestiale présente toute au long du métrage. Loups, singes, chiens, et même un serpent... Nos ennemies les bêtes sont de chaque scène, ou presque, permettant à l’homme de disséquer sa propre bestialité, ouvrant un puit d’agressivité qui au final se transforme en une valse macabre mémorable. Pourtant, par rapport à ses références américaines, l’on pourra reprocher au jeune cinéaste de ne pas toujours porter l’angoisse à son paroxysme. La chambre des morts est souvent intriguant, quelque peu angoissant, mais jamais terrifiant. Cette anicroche est néanmoins balayée par le dénouement qui, lui, est magistral dans sa mise en scène et fonctionne à fond sur le mode de l’émotion. Alfred Lot joue alors habilement sur
le crescendo, notamment grâce à une impressionnante poussée musicale, rendant ainsi hommage à un procédé dont Danny Boyle avait jeté les bases lors du final paroxysmique de 28 jours plus tard).
Pourtant bien au-delà de l’intrigue policière et du suspense, ce qui nous intrigue le plus ici s’avère être l’approche sociale et psychologique que le réalisateur a choisi de développer au risque de la digression à laquelle il ne succombe pas. L’amour grandissant et maladroit d’Eric Caravaca pour sa co-équipière, Mélanie Laurent, est touchant ; la solitude de la mère de celle-ci (Fanny Cottençon), qui s’accroche désespérément, derrière une bonne humeur louche, à des hommes de passage, nourrit subtilement la métaphore de la femme tantôt victime tantôt prédatrice ; et surtout les deux personnages de chômeurs au bout du rouleau interprétés par Zaccaï et Lellouche sont dans une telle production absolument miraculeux. Ces deux figures sacrifiées sur l’autel du plan social, plongés tout d’abord dans la honte, puis dans une spirale infernale qui les conduira aux limites de leur conscience, ne sont pas vraiment des habitués de ce genre horrifique et pourtant leur condition s’y prête parfaitement.
La chambre des morts est finalement un portrait austère d’une société décadente, sans soleil et sans avenir, où les enfants ont depuis longtemps perdu le sourire, où les sexes s’affrontent et se recherchent dans des névroses destructrices qu’il est difficile pour chacun de soigner. Bref, ce premier long est un thriller efficace et finement réalisé qui génère les plus grandes peurs en extrayant la monstruosité du déterminisme comme peu de films de genre l’ont fait avant lui.