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Au-delà des collines - la critique

A l’extrême limite de nos certitudes

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Ce que le cinéma peut offrir de plus beau, de plus troublant, de plus engagé

L’argument : Alina revient d’Allemagne pour y emmener Voichita, la seule personne qu’elle ait jamais aimée et qui l’ait jamais aimée. Mais Voichita a rencontré Dieu et en amour, il est bien difficile d’avoir Dieu comme rival.

Notre avis : Il est difficile d’évoquer l’impression que procure au spectateur la vision de ce film sans mentionner d’abord, comme une précaution provisoire et néanmoins nécessaire, le malaise diffus qui parcourt d’un bout à l’autre l’histoire d’Alina et de Voichita, et qui engendre une succession de scènes embarrassantes et tortueuses, au point que le spectateur suffoque.
Car Mungiu ne verse jamais, avec Au-delà des collines, dans les travers du pamphlet anticonformiste et son film ne repose pas, quoiqu’on ait pu dire, sur une opposition schématique entre des personnages épris de liberté (de pensée, sexuelle, ou sociale) et d’autres qui, par fanatisme et intérêt, exerceraient une domination exclusivement arbitraire. Ce schéma est étranger à l’esthétique de Mungiu, à sa liberté, à son intelligence.
Car la force d’Au-delà repose précisément sur ce que les héroïnes ont de plus irréductibles aux schémas de pensée : leurs sentiments intérieurs ne sont jamais livrés totalement au public et lorsqu’ils le sont, c’est sur le mode paroxystique et quasiment invraisemblable de la démence, de l’insulte, du blasphème, du crachat, de la mystique ou de la convulsion, et cette soudaine irruption de violence déconcerte autant qu’elle persuade.
Car dans ces moments d’aliénation, le spectateur est moins saisi d’un sentiment de révolte que d’impuissance et de crainte pour les personnages. Et cela vaut pour Alina comme pour Voichita, dont la foi est sans doute le résultat d’un long processus d’asservissement volontaire, mais dont il n’est jamais tout à fait possible de dire si elle est aveugle et totalement sincère, ou si elle conserve à l’héroïne une part de lucidité : Mungiu s’en approche, capte quelque chose comme une lumière fébrile, mais c’est pour mieux nous l’arracher et déjouer nos attentes.
Le procès de caricature fait au film est donc malhonnête, tendancieux : il abolit toute la complexité d’Au-delà des collines, où quelque chose nous échappe toujours, où nous ne sommes jamais à l’abri de l’embarras et de la crainte, où nous ne sommes jamais arrachés de nos certitudes sans une légère appréhension face à l’inconnu qui s’ouvre devant nous.

Et c’est à la pleine lumière de cette complexité qu’Au-delà déploie toute sa force corrosive. La distinction entre les bons et les méchants n’intéresse pas Mungiu, qui filme comme Farhadi une succession d’instants où se nouent des compromis : compromis entre Voichita et Alina, entre Alina et Dieu, puis entre les héroïnes et la communauté orthodoxe ; mais avec ce paradoxe éminemment tragique : c’est qu’au lieu d’être rejetée de façon sommaire par la communauté, le personnage d’Alina y est accueillie pour être guérie, purgée de ses vices, et c’est cette intégration violente – en ce qu’elle est à la fois imposée par les circonstances et consentie ou volontaire – qui nous mène pas à pas vers l’horreur.

La communauté orthodoxe apparaît presque, dans cette mesure, comme un lieu matriciel, qui engendre ses lois propres et ses propres fables, sans que celles-ci soient toujours compatibles entre elles (lorsque le prêtre s’en prend aux soeurs, qui croient voir partout de diaboliques présages : surprenante irruption d’une « rationalité » dont on le croyait totalement dépourvu). Et c’est dans ce lieu que plonge le spectateur avec réticence, désespérant de jamais en sortir et n’ayant pas le choix de se conformer à la décision des deux héroïnes, parce que leur volonté est irréductible à toute explication rationnelle, à tout jugement proféré de l’extérieur, à toute tentative d’explication strictement causale.
Et se rejoue alors l’intrigue du Village de Shyamalan, mais selon une structure inversée, concentrique et non plus excentrique, et c’est ce caractère concentrique qui rend le film de Mungiu profondément complexe, et d’autant plus que la communauté est un facteur d’inertie redoutable et que cette inertie menace les personnages dans ce qu’ils ont de plus vivants ; et c’est peu à peu que le noeud coulisse, et c’est peu à peu que les flammes se propagent, et c’est peu à peu que les voix s’étranglent.
Si Au-delà est un film politique et critique, ce n’est donc pas parce qu’il observe de l’extérieur des fanatiques, mais bien parce qu’il se faufile dans leur zèle intérieur, parce qu’il nous met en garde, parce qu’il nous extirpe de nos certitudes sans ménager aucun appui sur lequel nous pourrions retomber avec aisance. C’est ce qui fait sa force radicale et bouleversante ; c’est ce qui fait son actualité en même temps que son inactualité, au sens où le film se déroule en Roumanie et partout ailleurs. Partout où la misère sociale profite aux intégrismes religieux. Partout où des individus qui s’aiment sont entravés dans leur amour. Partout où des individus libres, dont la voix est brisée par le joug du silence, se heurtent violemment à la déraison.

Jean-Patrick Géraud




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