Un bouquin énorme, un cinéaste qu’on adore, mais au bout de la virée de 2h30 le road movie, bien que costaud, est moins intense que prévu...
L’argument : Au lendemain de la mort de son père, Sal Paradise, apprenti écrivain new-yorkais, rencontre Dean Moriarty, jeune ex-taulard au charme ravageur, marié à la très libre et très séduisante Marylou. Entre Sal et Dean, l’entente est immédiate et fusionnelle. Décidés à ne pas se laisser enfermer dans une vie trop étriquée, les deux amis rompent leurs attaches et prennent la route avec Marylou. Assoiffés de liberté, les trois jeunes gens partent à la rencontre du monde, des autres et d’eux-mêmes.
Notre avis : Réflexion intarissable sur la jeunesse où l’on y pêche ses angoisses, sa quête de liberté, un désir incandescent de brûler la vie par les deux bouts sans penser à demain, de s’éloigner de ses racines fondatrices pour chercher son individualité ailleurs... Sur la Route est une oeuvre littéraire qui n’a eu de cesse de nourrir les fantasmes de chaque jeune au bon moment, devenant avec le temps une étape inéluctable dans un rite initiatique de l’étudiant, où sexe, fraternité et dope, s’érigent en une philosophie de la jeunesse malmenée, cassée quelque-part dans sa construction. Le bouquin a valu à son jeune auteur une reconnaissance mondiale immédiate, qui l’a très largement dépassé.
Qui donc pour l’adapter alors qu’Hollywood s’est toujours fait un honneur de transposer le culte des mots à l’écran... De son vivant Kerouac voulait voir Brando interpréter sa muse et frère de sang, Moriarty à l’écran, son compagnon dans l’ivresse et le spleen qui est au centre de ses carnets de voyage... Coppola en a acheté les droits il y a une trentaine d’années pour se relancer dans l’adaptation d’un récit de l’intérieur où la folie bouillonnante des stupéfiants engendre l’inspiration la plus spontanée, celle d’un jeune auteur qui écrit comme il respire, sur l’instant. Coppola se contentera de le produire après avoir sérieusement songé à le mettre en boîte... Les noms de stars et de réalisateurs potentiels se sont accumulés au fil des décennies s’assimilant à un long chemin aussi accidenté que celui suivi par les jeunes protagonistes de l’histoire d’origine. Finalement en 2005, Mister Apocalypse Now laisse le flambeau au sang neuf venu d’Amérique du sud et confie la réalisation à Walter Salles, cinéaste brésilien brillant, qui s’est distingué avec des drames poignants comme Central do brasil (déjà un périple dans la poussière en quête de la mère), Avril Brisé (un road movie frustré où deux jeunes frères cherchent en vain à échapper au déterminisme et à l’atavisme qui les cloient dans un arrière-pays montagneux, sans aucune liberté..., l’anti Sur la Route, en quelque sorte !) et surtout Carnets de voyage. Ce dernier, monument érigé à la jeunesse d’errance du Che, avec Gael Garcia Bernal, fait de Salles un choix évident pour partir bourlinguer sur les routes étasuniennes afin de raviver le mythe Kerouac.
Ce choix était énorme, mais finalement, avec le recul du film achevé, ne nous convainc pas totalement. Avec un investissement temps colossal, ça dure 2h30, on ressort un peu déconcerté par le peu d’émotions vives ressenties durant la projo. Pourquoi donc n’avons-nous pas senti nos veines vibrer à l’appel des grands espaces ? Pourquoi n’avons-nous pas été davantage happés par ce grand défouloir des sens où sexe et alcool cohabitent avec la souffrance réprimée, dans une forme de transe qui est celle des bonheurs artificiels ? La prise de conscience de la jeunesse de sa propre finitude, qui a donc si peu de temps pour se construire ou se détruire, et doit donc vivre dans l’urgence ses plus beaux moments de liberté avant de se ranger, est un thème universel qui se frotte forcément au vécu des spectateurs. Mais non, le film plaît, mais n’emballe pas plus que ça.
Est-ce alors la faute aux comédiens, me direz-vous ? Il y a après tout l’acteur d’une production Disney, Tron 2, et la star féminine de Twilight. Que nenni ! Tous les acteurs livrent sur un plateau d’argent le plus beau de leur émotivité, avec une impudeur qui sait toucher. Dans des rôles forcément pas évidents, ils font des étincelles, en particulier Garrett Hedlund, révélation de Tron l’héritage, qui vient troubler les esprits dans le rôle du pote de Kerouac, Neal Cassady, rebaptisé Dean Moriarty dans le bouquin et le film. Il allume tout ce qui bouge comme une flamme insaisissable à laquelle les papillons mâles ou femelles ne peuvent se soustraire. Il électrise le film face à Sam Riley en Kerouac/Sal Paradise, forcément plus introverti en artiste témoin. Le comédien britannique révélé en Ian Curtis dans Control, apporte toute la subtilité à un personnage de suiveur qui n’en demeure pas moins essentiel. Quant à Kristen Stewart, moins présente, elle étonne encore de par sa volonté d’incarner des marginaux, fragiles et déjantés. Elle est encore meilleure que dans Les Runaways ou Welcome to the Rileys où elle offrait son joli minois à deux paumées assez proches de son personnage de Marylou, la femme de 16 ans de Moriarty, qui se donne à fond dans la débauche. Non, les comédiens étant irréprochables (on passe sur la galerie impressionnante de seconds rôles, comme Viggo Mortensen en William Burroughs, ou Tom Sturridge en Allen Ginsberg...), la faute ne peut finalement venir que des choix artistiques du réalisateur lui-même...
Après des décennies de jeunesses perturbées exaltées par le cinéma indépendant (de Transpotting de Danny Boyle à Requiem for a dream d’Aronofsky en passant par Dead man de Jarmusch), il manque sûrement au style de Salles une singularité qui permettrait à son portrait d’une Amérique du mythe de trouver tout son sens et toute sa légitimité en 2012. Les images et la photographie sont soignées, mais baignent dans le classicisme ; les acteurs ont beau traverser l’espace temps dans l’excellence, la répétition du parcours (New York, Denver, New York, Louisiane, virée vers la Californie, New York, Mexico...), scandé par des moments chauds et musicaux (le jazz qui nourrissait l’esprit de Kerouc et de son pote Neal Cassady, avec d’innombrables scènes d’amphétamines), se fait un peu ressentir alors que la psychologie de chacun évolue finalement peu au gré de leur initiation.
On ressent chez Salles une peur naturelle de prendre des risques devant l’immensité de l’ouvrage, alors que les personnages n’attendent que ça, être bousculés toujours plus pour survivre à leur petite médiocrité intrinsèque de bourgeois en devenir... On sait ce qui est advenu de toutes ces personnalités de la Beat generation, franchement pas des bobos, beaucoup même se sont perdus en chemin, Kerouac le premier, mais le film, lui, semble avoir choisi une autre voie, celle de l’académisme un peu ronflant, des grands festivals et des prix d’interprétation potentiels... Tout un carnet de route que l’on peut légitimement apprécier, mais qui aura bien du mal à atteindre le statut culte de son illustre modèle.
Un extrait du film :
La bande-annonce :
Le plus doué des représentants de la jeune garde brésilienne.
Par roger w
Si le livre de Jack Kerouac est le symbole de la beat generation, le film de Walter Salles n’en approche qu’une infime partie de par sa réalisation classieuse, mais un brin désincarnée. Il faut bien avouer que le voyage semble long et que l’audace de l’entreprise, réelle en 1950, n’est plus vraiment marquante de nos jours. On est davantage séduit par le dernier quart d’heure où s’immisce enfin une émotion, sous forme d’une douce nostalgie, comme le sentiment profond d’avoir perdu sa jeunesse. C’est à ce moment-là que Sur la route (...)