Chromophobia

Les âmes grises

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- Durée : 2h20mn

Un an après avoir clôturé le festival de Cannes Chromophobia trouve enfin son chemin dans nos salles. Un sort peu flatteur pour ce film choral à l’esthétique froide, fascinant dans sa forme, mais inégal dans ses voies narratives, qu’on conseillera principalement aux amateurs d’art contemporain.

L’argument : Les dilemmes de la vie londonnienne moderne, dans laquelle les bonnes valeurs traditionnelles telles que l’honnêteté, la loyauté et l’amitié sont sacrifiées au profit d’une nouvelle morale basée sur le succès et la célébrité.

Notre avis : Véritable genre en soi, le film choral met en scène différents personnages qui voient leurs destins converger à la suite d’un drame cathartique qui les remet à leur place. Magnolia et Collision sont les deux exemples phares de ce type de cinéma très "oscarisable" dont Robert Altman s’est fait le chantre. Pour son deuxième long Martha Fiennes dévoile une grande ambition en s’attaquant à ce type de production. Sa somptueuse mise en scène, très carrée, est une belle surprise. On pourrait lui reprocher de se regarder le nombril, tant ses plans sont soignés, mais elle force le respect. Ce respect même qu’on attribue à celui qui sait exactement où il veut aller, même s’il doit pour cela éluder toutes les concessions qui permettent de se concilier les faveurs du public. Concession de rythme - le film n’est pas des plus haletants et dure plus de deux heures - ou d’identification - la distance existant entre les protagonistes et les spectateurs rend ces premiers bien peu charismatiques à nos yeux. Chromophobia n’est pas l’évidence cinématographique faite film.
Critique de la boulimie de consommation, de l’avidité et de l’hypocrisie de ceux qui se disent respectables, Chromophobia dresse le portrait d’une bourgeoisie blasée par la vie, qui se complaît dans la superficialité et les vaines motivations. Une classe frustrée et profondément seule malgré le confort matériel dont elle dispose.


Ainsi l’esthète homosexuel, interprété par Ralph Fiennes (le frèrot de la réalisatrice), dont l’appartement à tout d’un musée des beaux-arts, est cloisonné dans une solitude aux allures de bunker raffiné. Quant à la vie familiale de Kristin Scott Thomas et de son époux, l’excellent Damien Lewis vu récemment dans Keane, elle s’avère être un parfait simulacre, le travail remplissant le quotidien de l’un alors que l’art et le shopping permettent de combler en apparence la vacuité de l’existence de l’autre. Le casting de première classe donne de l’envergure à ces enjeux psychologiques. Chez les comédiennes, Kristin Scott Thomas déploie une jolie palette de névroses avec son flegme très britannique tandis que Penélope Cruz, dont le rôle de call girl est un peu mis à l’écart, apporte de la bile au récit, utilisant à bon escient son tempérament sanguin très latin dans ce microcosme londonien inhibé. Les acteurs mâles ne sont pas en reste. Ben Chaplin en journaliste arriviste et revanchard fait bonne figure face à la rigueur de Damian Lewis et au raffinement tout en retenue de Ralph Fiennes.
Pour résumer, Chromophobia désagrège le confort de la bourgeoisie londonienne en lui empruntant son style guindé. De ce fait, il peut être vu comme une œuvre d’art fascinante de beauté mais un tantinet creuse, à l’image du monochrome qui lui sert d’image centrale. Il peut également être perçu comme une critique glaciale d’une société de l’apparence où l’âme de chacun ne s’exprime plus que dans ses névroses. Le constat douloureux d’une réalisatrice prometteuse qui, débarrassée des lourdeurs du genre, pourrait bien faire mouche la prochaine fois. Le rendez-vous est pris.

Frédéric Mignard


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