El cantor

Mon cousin d’Amérique

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- Durée : 1h30mn

Passé une première impression de froideur théorique, El cantor déploie sa mélodie, de burlesque teinté de drame, avec une douceur fragile.

L’argument : William Stern mène une vie tranquille avec son épouse, Elizabeth, et leur fils Adam, lorsqu’un télégramme vient désorganiser leur quotidien. Le cousin de William, Clovis Fishermann, qui n’a pas donné de nouvelles depuis plus de trente ans, annonce son arrivée de New York. William se réjouit de retrouver Clovis avec qui il a fait les quatre cents coups dans sa jeunesse. Elizabeth ne se sent pas d’humeur à supporter les facéties des deux cousins. Clovis est fils et petit-fils de célèbres cantors. Après tant d’années, que vient-il donc chercher ?

Notre avis : Cette affiche. Mon Dieu, cette affiche ! Difficile de croire que, devant une telle aberration esthétique, un spectateur osera franchir le seuil de sa salle de cinéma. Pourtant, ceux qui auront le courage d’y regarder de plus près se rendront compte que le visage cerné, qui nous regarde fixement, c’est Luis Rego. Et le type, cheveux blanc sur fond bleu, chemise à motif, c’est Lou Castel. Deux gueules du cinéma français, éternels seconds rôles, qui se sont récemment distingués chez Garrel (respectivement, Le cœur fantôme et La naissance de l’amour). Pas très glamour, le couple, mais c’est un vrai plaisir de cinéphile que de les voir se partager l’affiche (décidément, on y revient toujours...).
Joseph Morder traîne depuis longtemps sur les plateaux. Réalisateur d’une flopée de documentaires et de courts métrages plus ou moins autobiographique, le bonhomme s’est taillé une solide réputation. Il déploie ici un savoir-faire à la limite de l’artisanal (il n’est pas interdit de penser à d’autres artisans-cinéastes comme Paul Vecchiali ou Serge Le Péron), qui a toutefois l’inconvénient d’enfermer le film dans un carcan théorique un peu rigide et suranné. Sous ses dehors de comédie décalée (le film commence sur les chapeaux de roue : art du déséquilibre, phrasé distant, situations loufoques), le récit vire au gris à mesure que refait surface le spectre de la Shoah et des mémoires détruites. Comment vivre son judaïsme près de soixante ans après la tragédie ? Soit une interrogation qui traverse une bonne partie du cinéma contemporain (Tout est illuminé en étant le plus récent exemple), et qui trouve ici un éclairage particulièrement touchant.


Symbole de cette culture éclatée : les cantors. Chanteurs lyriques, entre sacré et profane, leur art, nourri de culture juive, se transmettait de père en fils. Jusqu’à ce que les pères se taisent définitivement, exterminés ou réduits au silence, leur tristesse mortelle perdue à jamais, trop rapidement rattrapée par la réalité de l’Histoire. Le parallèle est intelligent, et se fait une belle illustration d’une culture protéiforme. Pour Morder, le judaïsme, c’est avant tout la diaspora, l’éparpillement. Les juifs, errants. Et que deux "juifs tropicaux" (ayant vécu en Amérique du Sud) se recroisent un soir dans un petit cabaret du Havre pour un tour de chant yiddish ne surprend finalement pas. C’est logique, limpide. Comme cette mise en scène, faite de plans fixe et de jeux de symétrie. Une clarté respectueuse qui témoigne d’une véritable soif de cinéma. Jusqu’au bout, avec ce carton "FIN", symbole nostalgique d’un cinéma révolu quand, passé la dernière réplique, le dernier travelling, ces trois lettres avaient le pouvoir de clôturer la projection comme on sort d’un rêve. Brusquement.
El cantor, dans ses détours, ses errances intentionnelles, témoigne d’un sens du glissement un brin rétro, parfaitement véhiculé par son atypique duo d’acteurs. Luis Rego, raisonnablement fade (c’est le rôle qui veut ça), face à un Lou Castel en ogre qui, progressivement, apprendra à assumer son lourd héritage culturel. Car les chants des cantors n’en finissent pas de résonner, leur beauté tragique trouvant un écho à chaque guerre, à chaque massacre.

Julien Elalouf

Le choix du rédacteur