Un personnage unique cristallise la tragédie dans une éblouissante descente sacrificielle. Lucien, l’étudiant, vit sa dernière journée vers une mort annoncée. Haïti fête le bicentenaire de son indépendance et à mesure que le jeune homme avance vers son destin, c’est à travers les bribes de son quotidien que va se dessiner le désespoir d’un peuple pris dans la malédiction de la misère et de l’injustice.
Tout se passe à travers le regard de l’étudiant, ses rencontres et ses souvenirs, des idéaux étouffés, des amours esquivées, l’argent qu’il faut compter, les femmes interdites, la condescendance des nantis. Lucien revoit sa vie, sa mère aveugle à la lumière comme à la réalité du monde, le petit frère embrumé de crack, les mensonges d’une presse formatée qui ne voit que ce qu’elle vient chercher.
Poète et romancier, Lyonel Trouillot affiche clairement ses prises de position face à la situation politique et sociale de son île. Très loin du discours diplomatique consensuel, il exhibe sans complaisance les espoirs et les désillusions de ceux "qui vivent la terreur au quotidien et crient qu’ils n’en peuvent plus", ceux qui sont venus en ville chercher un monde meilleur et ne peuvent plus croire aux "chimères". [1]
Lyonel Trouillot dit la réalité de son pays, et son écriture, précise et lucide, a la distance, presque la froideur qui donne sa violence à un récit qui s’enroule comme une spirale tragique. Lucien est la figure christique derrière laquelle un peuple est prêt à se lever, le sacrifice qui ranimera la flamme du combat.