Un modèle de documentaire musical qui permet une introspection remarquable dans l’univers déluré de la Madonna star du début des années 90. La chanteuse s’y révèle bien meilleure comédienne que dans les fictions où elle s’est égarée.
L’argument : Sur scène et en coulisse, Madonna propose un autoportrait sulfureux.
Notre avis : 1991. Madonna est alors la plus grande star de la planète. Michael Jackson a entamé une retraite temporaire après l’album Bad (1987). George Michael est sur le déclin. Whitney n’en est pas encore à la résurrection de Bodyguard et découvre les drogues. Mariah Carey ne fait qu’apparaître... Pour mesurer son aura auprès du public, la madone sort sans crier gare un documentaire provocant, à l’image de sa première décennie de carrière autour de sa tournée mondiale, le Blond Ambition (1990). Mélange de scènes de concert brillamment mises en scène et d’instantanés de coulisses (la caméra d’Alek Keshishian a filmé la méga star en permanence pendant de longs mois, y compris dans son intimité), Au lit avec Madonna, déboule à Cannes hors compétition en mai 1991 et la venue de la provocatrice permet à la Croisette de battre des records d’affluence. La curiosité aidant, le film devient une belle source de curiosité et devient un gros succès dans son genre (la non-fiction) devenant le documentaire numéro un aux USA. Il faudra attendre les pamphlets politiques de Michael Moore et la vague des docus animaliers, dix ans plus tard, pour que son exploit tombe aux oubliettes.
Mais que peut-on retenir aujourd’hui de son exercice de mise à nue sobrement intitulé aux USA Truth or dare, c’est-à-dire « action ou vérité » (pour les actes sexy et les révélations intimes) ? Alors que Madonna quinquagénaire est devenue une institution mondiale immuable, forgée dans la froideur de son personnage et l’humanitaire idéologique propre à sa maturité d’artiste et de femme, In bed se pose avant tout comme un jalon dans l’existence de la célébrité. Elle apparaît alors comme une jeune trentenaire, mi-mère collective (elle materne sa troupe de danseurs homosexuels), mi-ado attardée qui s’enfonce inlassablement tête baissée dans une routine de tournée festive, blaguant à deux balles, jurant comme une charretière pour le plaisir sincère, quasi dépressif, de l’éclat’ et de la provocation, fidèle à son esprit rebelle mythique. L’image de la chanteuse est donc viscéralement différente de celle de l’artiste qui sort aujourd’hui son 3e best-of, Celebration. Elle n’a pas encore subi le courroux médiatique conservateur contre ses dérives exhibitionnistes (le livre érotique Sex et l’album Erotica), la traversée du désert relative des années 90, et surtout la maternité et la Kabbale qui la frapperont de deux rayons de soleil salvateurs (manifestés artistiquement par Ray of light, l’album de la rédemption par la maturité en 1998).
Dans In bed, la chanteuse d’Express yourself rayonne. Elle joue d’audace et de provocation, comme toujours depuis le début de sa pétillante carrière, avec une délectation communicative. Elle pratique une fellation sur une bouteille, compose un poème sur les pets, insulte Kevin Costner, se masturbe sur la scène canadienne devant la police venue la menacer d’arrestation. Elle joue avec sa petite équipe et ses proches, et se joue tout simplement d’eux, de leurs sentiments, de leur naïveté, de leur fragilité... Elle, qui s’apprête à rester à la Une encore deux décennies, offre et reprend à ceux qui vont irrémédiablement disparaître des devants de la scène. Elle arbore un visage qu’elle a construit, le modelant adroitement à des fins commerciales et artistiques le temps d’une tournée et d’un film immortalisés par une caméra cannibale qui dévore tout ce qui lui est jeté en pâture - accidentellement, inconsciemment et bien évidemment volontairement.
Véritable valse des pantins orchestrée par une artiste qui met en scène son monde sans jamais être derrière la caméra, le documentaire est révélateur de ses manipulations. Quand elle s’amuse, la bête de scène travaille aussi et n’a pas d’autre ambition que d’asseoir définitivement son caractère de méga star éternelle. Le souci d’authenticité se conjugue à l’orchestration patente de mensonges, si bien qu’au final la Ciccone s’y révèle bien meilleure actrice que dans n’importe laquelle de ses tentatives de comédienne sur grand écran. Jouant à Madonna - la femme, l’enfant, la star, l’artiste, la sainte et la putain - elle incarne à la perfection un mythe avec une singularité de caractère fascinante. Cela explique pour beaucoup sa royauté dans le domaine de la pop que beaucoup ont essayé de dénigrer sans jamais parvenir à l’égratigner.
