Un documentaire complexe sur les dérives de la finance et la crise de 2008, mais le discours est suffisamment clair, nuancé et dynamique pour passionner de bout en bout. Indispensable.
L’argument : La dépression mondiale, dont le coût s’élève à plus de 20 000 milliards de dollars, a engendré pour des millions de personnes la perte de leur emploi et leur maison. Au travers d’enquêtes approfondies et d’entretiens avec des acteurs majeurs de la finance, des hommes politiques et des journalistes, le film retrace l’émergence d’une industrie scélérate et dévoile les relations nocives qui ont corrompu la politique, les autorités de régulation et le monde universitaire. Narré par l’acteur oscarisé Matt Damon, le film a été tourné entre les Etats-Unis, l’Islande, l’Angleterre, la France, Singapour et la Chine.

Notre avis : Après avoir réalisé un documentaire frappant sur l’intervention américaine en Irak (Irak, de la dictature au chaos en 2007), le cinéaste Charles Ferguson s’attaque entre 2009 et 2010 à la crise financière qui touche les Etats-Unis depuis 2008. Il se sert pour cela de ses connaissances en sciences politiques et de son expérience personnelle dans le monde de l’entreprise. Pour mémoire, le réalisateur a fait fortune dans les années 90 en vendant à Microsoft un logiciel révolutionnaire et c’est désormais en toute indépendance qu’il peut monter ses propres films. Il décrit donc ici un univers capitaliste dont il connait parfaitement les rouages pour en avoir fait partie pendant des années. On notera d’ailleurs que Ferguson ne remet aucunement en cause le système capitaliste, mais plutôt les dérives actuelles du monde de la finance. N’oublions pas qu’il s’adresse essentiellement à un public américain qu’il tente de convaincre sur la difficile question de la régulation des marchés. Si l’on peut donc trouver les solutions prônées par l’auteur un brin timides, on ne peut qu’admirer la force de son constat.

Construit comme un thriller financier, Inside job débute par un bref historique sur la dérégulation des marchés financiers opérée par le président Ronald Reagan au nom d’une idéologie ultra-libérale non contredite par ses successeurs. Puis, avec une volonté pédagogique louable, le réalisateur se lance dans l’explication des mécanismes financiers mis au point par les traders afin de gagner toujours plus d’argent. Si le montage très découpé ne favorise pas vraiment la réflexion, les nombreux graphiques présentés permettent de s’y retrouver et de comprendre à quel point le système financier est basé sur des opérations frauduleuses qui confinent à l’escroquerie. On apprend ainsi que les traders vendent des titres boursiers toxiques à leurs clients (ce qui leur permet de toucher des primes), avant de parier contre ces mêmes titres (re-prime) au détriment de leurs propres clients, le tout couvert par des compagnies d’assurance peu scrupuleuses et des agences de notation qui attribuent un triple A à ces opérations hautement risquées et illégales.
Lorsque la bulle des subprimes explose en 2008, le réalisateur insiste sur les dégâts occasionnés par ces multiples coups de poker initiés par des irresponsables : des millions de chômeurs, des économies nationales entièrement ruinées, des retraités sans pension. Pourtant, aucun des responsables n’a encore été jugé à ce jour et certains ont même reçu des parachutes dorés. Le cinéaste termine son documentaire sur une note amère en constatant que le président démocrate Barack Obama n’a absolument rien fait pour infléchir la donne. Pire, il a embauché dans son cabinet d’experts tous les responsables de la crise. On comprend mieux la contribution de Matt Damon au documentaire puisque l’acteur a farouchement milité en faveur d’Obama lors de l’élection présidentielle avant d’être profondément déçu par la timidité des réformes engagées par le président.

Documentaire passionnant, dynamique et profondément énervant, Inside job est donc un excellent moyen de pénétrer dans les arcanes du monde de la finance et d’en comprendre les dérives actuelles. Avec le secret espoir que l’on mette un jour un terme à cet inadmissible scandale.
