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Je suis une légende

L’Homme sans son Créateur

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Faute d’être totalement convaincante, cette troisième adaptation du classique de la SF de Richard Matheson est une curiosité, à la fois désuète dans son style et très moderne dans ses idées. Un blockbuster intimiste et donc anticonformiste qui révèle une face émouvante du comédien Will Smith. .

L’argument : Robert Neville était un savant de haut niveau et de réputation mondiale, mais il en aurait fallu plus pour stopper les ravages de cet incurable et terrifiant virus d’origine humaine. Mystérieusement immunisé contre le mal, Neville est aujourd’hui le dernier homme à hanter les ruines de New York. Peut-être le dernier homme sur Terre... Depuis trois ans, il diffuse chaque jour des messages radio dans le fol espoir de trouver d’autres survivants. Nul n’a encore répondu. Mais Neville n’est pas seul. Des mutants, victimes de cette peste moderne - on les appelle les "Infectés" - rôdent dans les ténèbres... observent ses moindres gestes, guettent sa première erreur. Devenu l’ultime espoir de l’humanité, Neville se consacre tout entier à sa mission : venir à bout du virus, en annuler les terribles effets en se servant de son propre sang. Ses innombrables ennemis lui en laisseront-ils le temps ? Le compte à rebours touche à sa fin...

Notre avis : Ouvre les yeux, Les fils de l’homme, 28 jours plus tard, La planète des singes... Je suis une légende passerait presque pour un patchwork de tous les grands films de science-fiction de ces trente dernières années si l’on passait outre le fait qu’il s’agit d’une nouvelle adaptation de l’un des romans fondateurs de la SF apocalyptique. Je suis une légende, le livre, édité en 1954, a déjà été adapté deux fois au cinéma, en 1964 (The last man on Earth avec Vincent Price) et en 1971 (Le survivant avec Charlton Heston dans le rôle titre). Cette œuvre écrite par Richard Matheson décrivait les affres de la solitude du dernier homme sur la Terre. Une créature sans son Créateur, esseulée, rongée par sa condition misérable. Un être alcoolique qui en est réduit à parler à des mannequins de vitrine pour entretenir cette fonction vitale qu’est la communication. La proie de créatures de la nuit, des vampires, jadis humains, contaminés par une pandémie fatale.
Matheson préfigurait dans son bouquin tout un pan de l’imagerie de la science-fiction contemporaine : paysages urbains désolés ; épidémie meurtrière ; une humanité réduite à la bestialité. Il y concentrait toutes les appréhensions furieuses de son époque (le clivage Est-Ouest et la peur du nucléaire, les armes bactériologiques et la perte du divin) qui trouvent plus que jamais écho aujourd’hui, en cette ère de guerre contre le terrorisme et de dérèglement climatique.
La mise en route de cette version 2007 produite par Warner ne s’est pas faite sans les réticences de son studio. Le projet est passé dans les mains de Michael Bay, Mathieu Kassovitz ou Ridley Scott pour les cinéastes. Et du côté des comédiens, les noms de Schwarzenegger, Tom Cruise ou Nicolas Cage ont longtemps circulé. Mais le budget de 150 millions de dollars a rendu rétif le plus conciliant des producteurs, surtout après les événements du Onze Septembre 2001. Dans un contexte de dépression générale, ce genre d’anticipation pessimiste au cœur d’un New York dévasté, avec pour seul comédien une star un peu en contre-emploi (ici Will Smith, certes, dégomme du zombie, mais il n’en demeure pas moins une victime dépressive qui parle à son chien et à des poupées de vitrine), devenait soudainement un succès très improbable. La sortie timide en fin d’année de cette grosse production révèle à bien des égards le peu de confiance de son studio quant à sa carrière.
Le résultat à l’écran leur donne raison. Il est déconcertant. Peu de dialogues. Quasi absence de figures périphériques autour de Will Smith. Un rythme lambin, comme pour s’accrocher à la solitude de son personnage central. Il est vrai que tout cela n’est pas très vendeur. Aussi, comme dans Le survivant, les scénaristes ont facilement recours aux flash-back explicatifs. On y relate les causes de la catastrophe et le trauma du dernier homme sur Terre, témoin brisé de la mort de son épouse et de son enfant. Ce ne sont pas les meilleures scènes du film, car on se vautre alors dans le pathos familial conventionnel. Pour compenser l’absence de rythme, ces retours en arrière permettent des inserts de séquences spectaculaires (la destruction des ponts autour de Manhattan), mais l’impression de déjà-vu s’érige alors en trouble-fête. Les images de synthèse rappellent les films catastrophe des années 90 et les plans de rues désertes, aussi splendides soient-ils, ne surprennent plus.
Arrive alors l’intrusion par soubresauts des fameuses créatures de l’ombre. Beaucoup moins des vampires que des zombies enragés, elles correspondent davantage aux canons actuels du divertissement horrifique en sauvagerie et vélocité, à l’image des monstres issus d’un quelconque jeu vidéo. Les séquences les mettant en scène sont d’une forte brutalité et font leur effet. Je suis une légende se mue alors en film d’épouvante et impressionne. Malheureusement la courte durée du métrage (1h40) a pour conséquence de nombreuses ellipses relatives à leur organisation. Ces mutants nécessitaient sûrement quelques développements (rien n’est dit sur leur hiérarchie par exemple et la mise en place des pièges alors que The omega man avec Charlton Heston leur laissait une place plus confortable avec de vrais dialogues).
Les enragés s’effacent comme pour laisser la part belle au personnage contradictoire de Robert Neville. La fameuse légende en devenir du titre, instigateur accidentel de la pandémie et futur sauveur de l’humanité ( ?). L’occasion de donner à Will Smith, livré à lui-même, la possibilité de se distinguer par son jeu - plus personnel et écorché, mais toujours aussi physique. Il est la révélation du film et, avec la captivante atmosphère crépusculaire (l’image persistante du soleil qui se couche et qui semble ne plus vouloir se lever), la principale raison d’aller voir ce remake tantôt réussi, tantôt boîteux, mais toujours honnête dans sa démarche, y compris quant il s’agit de s’aventurer sur les sentiers épineux du tout Divin.

Frédéric Mignard




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