Durée : 2h19mn
Un film historique à la facture très classique qui conjugue émotion, didactisme et engagement citoyen avec un indéniable savoir-faire.
L’argument : Dans Paris occupé par les allemands, l’ouvrier poète Missak Manouchian prend la tête d’un groupe de très jeunes juifs, Hongrois, Polonais, Roumains, Espagnols, Italiens, Arméniens, déterminés à combattre pour libérer la France qu’ils aiment, celle des Droits de l’Homme. Dans la clandestinité, au péril de leur vie, ils deviennent des héros. Les attentats de ces partisans étrangers vont harceler les nazis et les collaborateurs. Alors, la police française va se déchaîner, multiplier ses effectifs, utiliser filatures, dénonciations, chantages, tortures... Vingt-deux hommes et une femme seront condamnés à mort en février 1944. Dans une ultime opération de propagande, ils seront présentés comme une Armée du crime, leurs visages en médaillon sur un fond rouge placardés sur les murs de toutes les villes du pays. Ces immigrés, morts pour la France, entrent dans la légende.
Notre avis : 1944, les services de propagande franco-allemands éditent à plus de 15 000 exemplaires l’ « affiche rouge » qui présente à la population française des terroristes juifs et immigrés menés par le terrible chef de gang Manouchian. Derrière cette vaste opération de communication se cache en réalité une volonté de lutte contre les mouvements de résistance qui gagnent peu à peu du terrain dans cette France occupée. En tournant le scénario original de Serge Le Péron (réalisateur de J’ai vu tuer Ben Barka), le cinéaste Robert Guédiguian s’attaque pour la première fois à un sujet historique nécessitant une reconstitution de grande ampleur. Le résultat, très classique dans sa forme, tient toutefois ses promesses grâce à une description nuancée de l’Occupation.

Même si le but avoué des auteurs est de mettre en exergue le courage de ces combattants de l’ombre que furent les membres du groupe Manouchian, ils ne tirent pas un trait sur les ambiguïtés d’un tel mouvement. Ayant à coeur de montrer qu’enlever une vie humaine n’est pas un acte anodin, Guédiguian analyse avec justesse ce qui peut pousser des êtres humains à s’engager. Il ne fait aucunement l’impasse sur les responsabilités de l’Etat Français de Pétain, notamment lors de la création de la Milice ou encore lors de la rafle du Vel’ d’Hiv’. Pourtant, même les collaborateurs les plus fervents ont le droit à leur part d’humanité dans cette œuvre qui essaye au maximum d’éviter la caricature. Le groupe de Manouchian est certes dirigé par le Parti communiste, lui-même aux ordres de Staline et de Moscou, mais les auteurs démontrent avec un certain talent que des désaccords ont eu lieu entre la tête du Parti et ses membres les plus actifs. D’une part, n’oublions pas que Moscou n’a engagé ses hommes dans la résistance qu’après la rupture par Hitler du pacte germano-soviétique en 1941, et d’autre part que le Parti n’a pas hésité à sacrifier certains de ses éléments à des fins de propagande.

Manouchian et ses fidèles sont donc présentés ici comme les victimes d’une vaste opération de communication de la part des deux camps : d’un côté les nazis qui ont besoin de faire peur au Français moyen et de l’autre les communistes qui créent ainsi des martyrs susceptibles de rallier à leur cause les indécis. Même si tous ces éléments d’analyse pertinents sont parfois sacrifiés au nom de l’efficacité dramatique, ils permettent toutefois d’aller au-delà de la simple légende et de faire de L’armée du crime autre chose qu’une inepte hagiographie. Le tout est soutenu par l’impeccable interprétation de l’ensemble du casting. Simon Abkarian et Virginie Ledoyen encadrent avec talent de jeunes espoirs du cinéma français parmi lesquels on distingue tout de même le jeu inspiré de Robinson Stévenin et de Grégoire Leprince-Ringuet. A la fois didactique, très émouvant lors de sa dernière demi-heure et juste dans sa description de l’époque évoquée, L’armée du crime est une réussite dans le domaine du film historique à vocation pédagogique.
