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L’art d’être aimée - la critique

Pologne, ma douleur

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Sous ses dehors de drame conjugal, L’art d’être aimée est avant tout une analyse pertinente de l’état d’esprit des polonais après la Seconde Guerre mondiale. Un beau film aux multiples niveaux de lecture.

L’argument : Pendant son voyage en avion, une actrice se rappelle les années de guerre en Pologne, où, pour sauver celui qu’elle aimait, acteur comme elle, elle joua dans un théâtre tenu par l’occupant. Mensonges, sacrifices, manipulations, elle fût prête à tout pour conquérir le cœur de cet homme narcissique et lâche, incapable d’aimer...

Notre avis : Au début des années 60, cela fait déjà quelques années que le réalisateur Wojciech Has sonde l’âme polonaise d’après-guerre à travers une série de films particulièrement sombres dans leur dénouement. En 1963, L’art d’être aimée apparaît comme la dernière incursion de l’auteur dans cet univers avant de se spécialiser dans l’adaptation littéraire avec son chef d’œuvre Le manuscrit trouvé à Saragosse (1965). Déjà préoccupé par la recherche d’une narration originale, Has construit son métrage, inspiré d’une nouvelle de Kazimierz Brandys, sur une série flash-back qui nous renvoient des années 60 aux troubles de l’occupation par les nazis. Pourtant, loin de se fondre dans la reconstitution historique classique, Has préfère suivre pas à pas l’évolution d’un couple d’artistes pris dans la tourmente de l’Histoire. Ainsi, les principaux événements de la guerre ne sont perçus qu’à travers les fenêtres d’un appartement où se concentre l’essentiel de l’action, à savoir la lente désagrégation d’un couple. L’homme, merveilleusement incarné par Zbigniew Cybulski est un monstre d’égoïsme qui reste avec la jeune actrice uniquement par peur d’affronter la réalité de la guerre. Elle, totalement éprise de son mentor, sera bien obligée de se rendre à l’évidence, après avoir subi bon nombre d’épreuves - dont un viol - et des vexations en tout genre.
Film de la désillusion amoureuse, L’art d’être aimée doit pourtant faire l’objet d’une analyse plus approfondie pour livrer toute sa saveur. Effectivement, les personnages ne sont rien d’autre que des représentations d’un peuple polonais qui vit sur des rêves d’héroïsme et de gloire, alors que la réalité de la Seconde Guerre mondiale fut tout autre. Si quelques citoyens ont effectivement résisté à la barbarie nazie, la plupart furent des complices muets des horreurs qui se tramaient devant leurs portes (ou sous leurs fenêtres, métaphore évidente du film). Débutant dans un monde de faux-semblant (le théâtre), le film ne fait que confirmer l’inadéquation totale entre ses personnages et l’histoire en marche. Témoins, mais jamais acteurs des événements, les comédiens passent à côté de leur vie, mais aussi à côté de leurs devoirs de citoyens responsables. Dès lors, L’art d’être aimée peut se voir comme un implacable réquisitoire contre un peuple polonais qui ne cesse de se rêver plus grand qu’il n’est en réalité. En lieu et place d’une nation guerrière et patriotiquement fière, Wojciech Has préfère balayer les apparences et insister sur la faiblesse et les compromissions d’un peuple finalement soumis aux nazis. Une constatation aussi cruelle que réaliste qui fait tout le prix de ce long-métrage passionnant, quoique destabilisant.

Virgile Dumez

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