A la charnière entre le cinéma américain des grands espaces et l’intimisme des auteurs européens les plus exigeants, ce tout premier film dresse un portrait sans concession d’un monde paysan broyé par la mondialisation. A découvrir.
L’argument : Quelque part sur un plateau isolé. Johann a repris la ferme de son père. Il y consacre tout son temps et toute son énergie. Aux portes de l’hiver, l’équilibre fragile de son exploitation est menacé. Johann se replie sur lui-même, fuit les êtres qui l’entourent. Prisonnier de son héritage, il continue à accomplir les mêmes gestes et tente d’aimer comme il peut l’univers dans lequel il vit, au moment même où ce monde est sur le point de disparaître.

Notre avis : Premier film d’un réalisateur d’origine américaine tourné avec des fonds belges dans l’Aubrac, L’hiver dernier est une œuvre hybride qui risque de désarçonner plus d’un spectateur par la rigueur de sa mise en scène et l’aridité de son traitement. Comme pris en étau entre deux influences manifestes, le cinéaste John Shank parvient toutefois à opérer une synthèse passionnante du cinéma américain et européen. Du premier, il a gardé le sens des grands espaces qu’il filme à merveille, s’inspirant non seulement des plus beaux westerns de John Ford que des élégies poétiques de Terrence Malick (le personnage interprété avec sobriété par Vincent Rottiers tient d’ailleurs son fusil comme Martin Sheen dans La ballade sauvage, déjà une référence à James Dean). Toutefois, au lieu de communiquer un sentiment de liberté comme dans les grands classiques américains, ces paysages immenses participent au contraire à l’étouffement qu’éprouve le spectateur. C’est d’ailleurs là qu’intervient la deuxième influence manifeste du réalisateur, à savoir un cinéma d’auteur européen porté vers l’épure cinématographique. Il y a du Robert Bresson, du Ermanno Olmi ou même du Bela Tarr (version Cheval de Turin) dans ce tout premier film qui ausculte l’irrémédiable déclin du monde paysan traditionnel.

Loin de succomber aux sirènes d’un cinéma rural qui insisterait sur la rudesse du travail paysan, John Shank préfère s’inscrire dans une veine plus contemplative où les gestes quotidiens n’ont d’autre fonction que de renforcer l’ancrage du personnage principal sur une terre qui lui donne tout et l’empêche de s’épanouir à la fois. Le spectateur, comme coupé du monde moderne, assiste impuissant au déclin d’une coopérative face aux coups de boutoir de la mondialisation. A l’aide d’une musique douce, mais finalement pesante, le cinéaste nous enferme peu à peu dans ce monde rural qui ressent toute ouverture vers l’extérieur comme une menace (par ailleurs réelle), mais aussi comme une nécessité. Toutefois, le réalisateur ne succombe jamais à la tentation de la dramatisation excessive. Bien au contraire, son film se fait de plus en plus contemplatif au fur et à mesure des bobines, allant même jusqu’à l’effacement progressif du personnage principal marchant vers son destin en plein milieu d’une tempête de neige. Porté par des comédiens qui font partie des meilleurs de leur génération (formidable Vincent Rottiers, imperturbable Anaïs Demoustier et fragile Florence Loiret Caille), L’hiver dernier est une œuvre maîtrisée de bout en bout qui révèle un talent à suivre de très près.
