Le trio responsable de la trilogie la plus burlesque de la décennie revient ce mercredi 14 septembre avec un conte urbain irrésistiblement décalé, sobrement intitulé La fée. Après L’Iceberg et Rumba, on est de nouveau sous le charme. Et en interview, les trois compères ne désarment pas, affichant cette même générosité qu’à l’écran ! Un conseil : courez-y !
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Bruno Romy : On s’est rencontrés au début des années 90, j’étais alors régisseur de théâtre et Tom et Fiona sont passés chez nous avec leur tournée La danse des poules. Je préparais mon premier court métrage en 35mm et je les ai embauchés comme acteurs pour les rôles principaux. Depuis on bosse ensemble.
Est-ce que le cinéma aujourd’hui, où vous vous appliquez à synthétiser tous les arts, est devenu le moyen d’expression que vous affectionnez le plus ?
Dominique Abel : Non, au théâtre nous faisions la même chose. Les planches pour nous, c’était un peu comme à l’écran. Nous nous inspirions déjà des clowns du cinéma muet. Dans nos pièces, on avait déjà mélangé les deux arts, on faisait aussi de la danse. Mais, le cinéma, c’est l’endroit qu’on a choisi et qu’on aime.
Qu’est-ce qui a changé pour vous depuis L’Iceberg et son succès.
Fiona Gordon : Bruno a toujours réalisé, en fait. C’est nous qui au départ débutions. Mais après deux films, ce n’est pas forcément plus facile. On devient plus exigeant. On a envie de maîtriser. C’est très frustrant quand on n’y arrive pas.
Bruno : Non, ce n’est effectivement pas du tout de plus en plus facile. Pour moi, c’est même de plus en plus difficile. Il y a un niveau d’exigence qui est de plus en plus élevé et c’est vrai pour nous trois.
Comment pensez-vous être perçus dans le milieu du cinéma au travers de votre œuvre complètement atypique ?
D. : Depuis L’iceberg on a été très soutenus. Notre premier long à trois a été un OVNI, il est sorti sur seulement 11 copies, mais tout de suite on a existé.
C’est vrai que la presse vous a chouchouté. Il y avait de bonnes raisons à cela. Peut-on dire qu’aujourd’hui L’iceberg est devenu un film culte ?
F : Peut-être pas encore. C’est un peu trop tôt. Il n’y a peut-être pas assez de gens qui l’ont vu.
Justement l’essence même du cinéma culte ne relève pas du succès commercial.
F : Alors, c’est possible. On voit le public quand nos films sortent, on voit comment il réagit, mais après nos films vivent leur vie et on ne sait pas trop ce qu’ils deviennent. J’aimerais bien que ce soit un film culte, mais a priori je ne sais pas.
On va encore attendre quelques décennies alors. Votre cinéma place la figure des marginaux au centre des intrigues. Peut-on dire qu’à travers vos trois films qui forment une sorte de trilogie, vous vous appliquez à sublimer la marginalité ?
F : On est attirés par les irrégularités dans les gens, le non-conformisme de certaines personnes.
D : On est attirés par la beauté de la marginalité, mais pas par l’état. On espère avoir de plus en plus de succès et on ne peut pas dire qu’on est des marginaux nous-mêmes, mais si on pouvait magnifier la beauté de la marginalité, ce que l’on va toujours faire, avec ou sans moyen, ça nous plairait.
Votre œuvre est cohérente à ce niveau, vous vous désintéressez des attentes du grand public...
F : On fait ce qu’on aime ! Pour donner un exemple, les teasers... on n’a pas eu les droits des musiques qu’on souhaitait avoir, et donc ceux qui ont monté les pubs ont placés des morceaux autres, mais nous on déteste. Jamais de la vie on mettrait ces musiques dans nos films. Les teasers sont sympas, mais ils auraient été beaucoup plus sympas avec les musiques que l’on avait choisies. On les avait choisies car on les aimait. On fait tout comme ça. Si on n’aime pas, on ne met pas.
C’est la promotion qui vous échappe ?
D : Nous-mêmes on est aussi producteurs car il est essentiel de l’être pour pouvoir produire ce genre de films et pouvoir exister au démarrage. Donc c’est nous qui négocions les droits. Et quand l’on choisit des musiques comme des standards de jazz, soit tu as des millions à mettre sur la table et tu obtiens ce que tu veux, soit tu n’as pas l’argent et tu peux dire adieu aux droits.
F : On était un peu naïfs.
D : Oui, ce n’était pas la faute des commerciaux qui ont fait ce qu’ils pouvaient pour sauver les meubles.
Et les trois teasers fonctionnent bien dans les salles qui les diffusent.
F : C’est ce qu’on nous a dit...
D : Nous ce qu’on veut, c’est être populaires. Notre but c’est de faire rire. On ne cherche pas n’importe quel rire. Et on n’est pas prêt à faire tous les sacrifices pour l’être. Mais on s’adresse bien aux spectateurs et on aime bien qu’il se passe quelque chose entre eux et nous.
Venons-en à votre dernier film, La fée, vous avez encore opté pour un titre très court comme pour les précédents. C’est le côté artisanal, théâtral ?
F : On aime bien l’épure d’une manière générale. On cherche toujours la simplicité, à la fois dans le cadre, dans les gestes, dans le titre aussi.
D : On aime bien également que le titre corresponde à ce que c’est. Et cette fois, c’était la fée... Par contre l’association des deux mots, la Fée, on avait des doutes et on les a encore, car quand on disait aux gens quel sera votre prochain film, on répondait La Fée, ils nous répondaient, la quoi » ? Certains comprenaient « l’a fait ». On a cherché d’autres alternatives, mais il n’y avait rien qui collait pour ce film là.
Il est vrai que La Fée a une connotation immédiate de conte. Peut-on parler de parodie ?
B : Non, non, pas de parodie, ça c’est sûr. On n’aime pas les parodies. Au départ, il y avait simplement l’idée de cette femme qui dit qu’elle est une fée. Et ça cela nous parlait bien. On est donc partis sur cette idée-là. Les analogies avec le conte de fées sont venues après, quand on a réfléchi au dossier de presse. On a alors trouvé ces rapprochements entre le scooter bleu et le cheval blanc, la tour médiévale avec l’hôpital psychiatrique dans une tour urbaine... Mais ce n’était pas du tout conscient. On ne s’est pas dit, tiens, on va faire une parodie de conte de fées, alors on va mettre ça là et ça là. Ça s’est fait dans l’improvisation, dans l’écriture.
Est-ce que le personnage de Fiona est une vraie fée ?
F : Elle est une vraie fée comme tout le monde pourrait l’être. Toi aussi (me lance-t-elle en riant), tu pourrais être une vraie fée. C’est quelqu’un qui veut déranger, changer les choses, mais qui n’en a pas les moyens et qui a beaucoup trop à faire, mais elle agit quand même. C’est une petite Don Quichotte, une petite Robin des bois. Ces fées-là existent toujours dans la vraie vie, il y en a des vraies. Pas moi, car je suis trop égoïste (elle rit).

J’en doute Fiona. (rires). Il y a une telle générosité dans ce film, parce qu’au-delà du postulat fantastique, du mélange des genres entre la musique, le burlesque et la romance, c’est un film qui est ancré dans une certaine réalité. Vous singez un moment donné la police, l’institution médicale, il y a également le personnage d’un clandestin que vous tentez d’aider... Est-ce qu’à travers le burlesque vous voulez délivrer un message ?
D : On a autant de sympathie et d’humour à l’encontre de la police que des autres rôles. C’est-à-dire qu’en fait les policiers sont aussi paumés que les autres. On les décrits un peu lents... Pour nous, c’est des clowns, on les a abordés tel quel. Même chose pour les personnages de l’hôpital psychiatrique. On n’a pas fait des caricatures de fous, on a plutôt essayé de montrer des gens différents. Il y a une raison pour laquelle on les a mis là, comme Fiona (le personnage de la fée, pas la comédienne, NDLR), ils ont juste une manière de fonctionner différente de la norme. Bien sûr qu’on était conscients de mettre toutes ces choses là-dedans. Par exemple, les clandestins, ils étaient déjà dans nos deux précédents films. Ils étaient dans L’Iceberg. Dans Rumba par contre, ils y étaient au moment de l’écriture, puis on a trouvé que cela faisait pièce rapportée. Cela n’avait pas un sens naturel, donc on les a retirés. Ici, cela nous plaisait de montrer tous ces gens qui sont en marge, tous ceux qui n’ont pas un accès facile au bonheur et qui doivent lutter pour pouvoir y accéder. Et comme c’est un port, et une ville de bêton, l’hôpital et les clandestins, tout cela a un sens.
Alors justement, le port, Le Havre, qui est particulièrement cinégénique à l’écran, était-ce un choix naturel ? Pourquoi cette ville ?
F : Cela correspondait à notre histoire. Déjà le côté graphique de la ville collait bien au jeu très physique qu’on avait en tête ; la grandeur des plans qu’elle offrait cadrait bien avec les gens qui sont tous petits. Et puis il y avait l’Angleterre de l’autre côté. Et on voulait des toits plats pour danser...
Après Rumba, vous vouliez absolument danser à nouveau dans ce film ?
F & D : On en avait envie.
D : Mais on ne savait pas si cela allait pouvoir exister dans cette histoire.
Fiona revient sur Le Havre...
F : En même temps, le fait de tourner au Havre, ça a changé la donne. On ne savait pas que la ville occuperait une place si importante. Ce n’était pas notre attention d’être dominés par une ville, non plus. C’est juste qu’elle est très photogénique, donc comme on aime bien les jolies photos, on en a profité.
B : Oui, le choix de la ville est arrivé très tôt dans l’écriture contrairement au cadre de L’Iceberg et ) celui de Rumba où les décors ont été trouvés petit à petit pendant l’élaboration du film. Là, au bout de deux mois, le choix du Havre était posé. On a alors fait des repérages tout de suite, avec des milliers de photos et il y a carrément des photos qui ont inspiré des séquences entières du film.
En tout cas, les décors donnent un côté irréel au film qui correspond bien au titre... Par ailleurs comment travaillez-vous les gags très physiques où il y a toujours un travail sur le corps. Vous les écrivez à trois ? Comment vous viennent-ils ?
D : Je pense que c’est d’abord ce qui nous fait rire dans la vraie vie qui nous inspire, notre expérience des films des Charlot ou de Laurel et Hardy. On a été nourris avec cet humour et cela ressort de façon naturelle chez nous. Et il y a une part importante de notre expérience sur les planches qui resurgit également. On a passé une partie de notre carrière à ne faire que ça, et à le tester en direct devant le public. Là on rejoint les pionniers du cinéma qui étaient également des clowns de scène, pas tous des pionniers d’ailleurs, car Tati est venu au cinéma plus tard, mais il a quand même fait 15 ans de music hall, c’est là que tu apprends à jouer physiquement et visuellement, à faire rire les gens. C’est tout un apprentissage qu’il faut développer au cinéma où il y a des choses nouvelles qui apparaissent. Au départ, quand on écrit, on essaie de trouver une historie touchante, mais on a des séquences qui ont un potentiel burlesque. On sent leur potentiel par expérience...
F : On improvise également beaucoup dans les salles de répétition.
D : Oui, quand on a des séquences qui peuvent fonctionner, quand on a 40 pages, ce qui nous prend 4-5 mois, on va tout de suite sur les planches d’un théâtre et on improvise tout, tout en filmant. C’est là que notre film commence à naître, et que notre vraie écriture démarre. Une écriture, non plus avec des stylos, mais avec des corps.

Comment évitez-vous l’enfilade de sketchs ?
F : On ne pense pas en termes de sketches. On écrit d’abord une histoire qui nous touche ; cette façon de travailler fut notamment celle employée lors de la création de L’Iceberg->7890]. Chaque scène pour nous doit dire quelque chose. On essaie aussi d’improviser celles qui n’ont pas été écrites en détail. Pour nous, ce qui compte c’est l’histoire. On ne peut d’ailleurs pas s’empêcher pour chaque ingrédient dont on dispose d’en faire tout un plat.
B : Filmer par quelqu’un d’autre, ce scénario pourrait donner quelque-chose de mélodramatique. C’est simplement qu’on le traite avec une approche burlesque, car c’est notre style.
Est-ce que vous envisageriez à l’avenir de tourner avec d’autre et de vous faire des infidélités artistiques ?
F : Oui, chacun a fait plein de trucs séparément. C’est vrai qu’on a fait trois longs ensemble, c’est très fort, c’est plusieurs années unis. Avant, Bruno avait réalisé un long seul. Là, nous deux (Dominique et elle), nous avons a dit oui comme comédiens pour un long d’un autre réalisateur.
Vous pouvez nous donner son nom ?
F : Bien sûr. Il s’appelle Michel Coléa, cela va s’appeler Veaux, vaches, cochons. Cela va se passer dans une ferme. Cela sera son univers, pas le nôtre, mais on va l’aider à faire le film.
Est-ce que vous avez des références contemporaines ?
F : Oui, plein.
D : Kaurismaki, Bent Hamer (le réalisateur de Eggs, La Nouvelle vie de Monsieur Horten,NDLR).
B : Et ce n’est pas que des références burlesques, on est des cinéphiles. J’adore David Lynch...
Interview réalisée à Paris le 7 septembre 2011
Retour sur une interview antérieure, réalisée à l’époque de L’Iceberg : ICI
