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La lettre du Kremlin - la critique + le test DVD

John Huston signe l’anti James Bond

- Année de production : 1969
- Sortie du DVD : 13 septembre 2011

Peu commercial dans sa démarche, La lettre du kremlin est une œuvre ambitieuse sur le plan thématique, mais entravée par une réalisation peu inspirée et des acteurs en mode mineur.

L’argument : Durant la guerre froide, un groupe d’espions américains est envoyé à Moscou afin de récupérer "La Lettre du Kremlin", un document extrêmement compromettant pour les Etats-Unis et certains responsables soviétiques.

Notre avis : En cette fin des années 60, le film d’espionnage a été totalement contaminé par l’influence romanesque de la saga James Bond et de ses innombrables copies toutes plus fantaisistes les unes que les autres. Au cours de cette décennie, rares furent les tentatives de traiter de l’espionnage de manière sérieuse. Si l’on excepte quelques films d’Hitchcock ou encore L’espion qui venait du froid (1965) de Martin Ritt, tous les espions aperçus à l’écran se résument à une déclinaison plus ou moins déguisée de l’agent 007. Lorsque John Huston tourne en 1969 La lettre du Kremlin, il va à l’encontre d’une mode et traite avec une certaine dose de réalisme un métier qui n’a rien de séduisant, contrairement à la saga initiée par Ian Fleming. Ici, point d’exotisme ni d’aventures palpitantes au programme, mais bien plutôt un humour ravageur et terriblement cynique. Loin de céder aux sirènes du patriotisme ou de la propagande, John Huston ne prend aucunement position sur le plan politique puisque les Soviétiques sont aussi méprisables que les Américains. Frappé de misanthropie, le réalisateur se plaît à décrire un milieu pourri par la corruption et la perversion, où tous les coups sont permis pour arriver à ses fins.
Faisant fi de la censure, Huston ose évoquer des thèmes aussi délicats que la drogue, la prostitution ou encore l’homosexualité, tout en précipitant ses personnages dans une spirale infernale qui les pousse aux pires horreurs (chantage, enlèvement, meurtre et torture). Dès lors, La lettre du Kremlin s’impose comme une œuvre terriblement inconfortable et étouffante où les sentiments personnels prennent le pas sur les destinées des nations. Contre-pied total par rapport aux sympathiques et divertissantes aventures de James Bond, ce long-métrage fait donc preuve d’un cynisme rarement vu à l’écran, ce qui constitue son principal attrait.
Toutefois, La lettre du Kremlin est loin d’être un chef d’œuvre, à cause notamment de quelques choix esthétiques malheureux. Tout d’abord, au lieu de traiter cette histoire peu ordinaire de manière originale, Huston a fait le choix très étrange de se conformer à un style extrêmement classique. Point de virtuosité dans cette réalisation très illustrative qui enchaîne les champs / contre-champs avec une consternante et soporifique régularité. Démodé avant même de sortir sur les écrans, ce film intéressant sur le plan thématique ressemble à s’y méprendre à une œuvre des années 40. Il faut ajouter à cela un casting international peu attrayant avec à sa tête le peu charismatique Patrick O’Neal (un clone de James Stewart, habitué des séries télévisées) ou des acteurs trop vieux pour leurs rôles (Richard Boone, Dean Jagger ou encore George Sanders). Enfin, la réalité du monde de l’espionnage est sans cesse remise en cause par des décors qui n’évoquent que très partiellement l’URSS (le film a été tourné à Rome), tandis que le procédé qui consiste à faire s’exprimer les acteurs en russe durant deux phrases pour laisser la place à l’anglais n’est franchement pas convaincant.
Passionnante et même étonnante sur le plan thématique, cette œuvre de John Huston souffre donc de partis-pris formels qui l’empêchent de s’élever au niveau des meilleures productions de l’artiste. Il faudra donc attendre l’année suivante pour que le cinéaste retrouve la grâce dans Fat city (1971).


Le DVD
Une édition de grande qualité, tant par la richesse des suppléments que par la restauration effectuée.

Les suppléments

On débute la section bonus par un documentaire de 25mn où d’éminents critiques de cinéma (dont Patrick Brion et Jean-Baptiste Thoret) reviennent à la fois sur la carrière de John Huston, mais aussi sur l’originalité de La lettre du Kremlin, film mal aimé du réalisateur. Ils décrivent avec une belle qualité d’analyse toutes les audaces thématiques du cinéaste. Ce document est tout bonnement indispensable pour se faire une juste idée des intentions de Huston. On enchaîne avec un document de 20mn qui revient sur l’histoire du film d’espionnage. Grâce à de multiples extraits et un nombre conséquent de documents passionnants (les affiches, les photos d’exploitation et les bandes-annonces des films cités), ce court module se révèle une vulgarisation intéressante de bout en bout, même pour ceux qui ne sont pas néophytes. Enfin, les suppléments s’achèvent par l’excellente bande-annonce du long-métrage.

Image

Si quelques plans en basse lumière laissent apparaître un certain grain et des effets de rémanence, la copie proposée est de très bonne qualité. Les images plutôt lumineuses bénéficient d’une colorimétrie très satisfaisante et d’une définition correcte.

Son

Les pistes française et anglaise en mono sont de bonne qualité et ne présentent aucun souffle qui viendrait parasiter notre compréhension des dialogues. Toutefois, il ne faudra pas hésiter à monter le son pour vous immerger dans l’ambiance du film. Notons enfin que les voix dédoublées sur la VO respectent le procédé utilisé par le cinéaste (on entend les dialogues en russe qui sont aussitôt traduits en anglais, ce qui est tout de même bien perturbant).

Virgile Dumez

Biographie

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