Le filmeur - la critique

Vie minuscule

Le 23 juin 2011

Alain Cavalier, filmeur de sa propre vie, fait le choix de la légèreté pour mieux cacher son inquiétude.

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- Durée : 1h40mn

Alain Cavalier, filmeur de sa propre vie, fait le choix de la légèreté pour mieux cacher son inquiétude.

L’argument : En 97 minutes, Alain Cavalier évoque en images et en couleurs dix ans de sa vie entre 1994 et 2005. Il filme son entourage, lui-même, et un peu du monde qui l’environne dans un propos souvent drôle et touchant.

Notre avis :
C’est sans doute un effet secondaire (et bénéfique) du succès rencontré par Les glaneurs et la glaneuse. Le "cinéma du réel" intéresse davantage, et du coup existe autrement. Succès et reconnaissance bien mérités pour des cinéastes qui n’ont pas attendu l’invention de la caméra DV pour nous offrir ce cinéma sans "histoire", mais riche de cette histoire banale, poétique et intime qui se joue au jour le jour pour chacun de nous. Alain Cavalier dans Le filmeur filme sa vie - celle de son corps, celle de la complicité qui l’unit à sa compagne, celle de sa maison aux oiseaux... Mais aux ignorants et aux négligents qui lui reprocheraient la paresse de son acte de cinéma (j’ai ma caméra, elle tient dans ma main, je filme, et voilà : pas de scénario, pas d’acteurs ni de décor, aucune ingénierie lourde et coûteuse), Alain Cavalier répond dans une courte scène pleine d’humour : ce film autobiographique d’une centaine de minutes est le résultat d’une trentaine d’heures de tournage...
Et le résultat de dix ans d’une vie qu’il condense en un temps flottant, un temps où les indices sont rares pour nous situer dans le temps (un anniversaire, un happening télévisuel en direct de Manhattan où des avions s’encastrent dans des tours, la robe d’une certaine Monica Lewinsky...). Le temps qui pourtant est le centre du film, mais sans en avoir l’air. C’est que le temps passe précisément sans en avoir l’air : il s’est arrêté pour la vieille femme joyeuse qui attend la mort, pour les deux fruits posés devant la caméra (une poire blette qui regarde en chien de faïence un fruit jeune et frais - Agnès Varda nous l’avait déjà fait ce coup-là). Le temps n’existe pas - ou pas encore -, comme pour ces enfants enlacés dans le sommeil qui inspirent la nostalgie aux adultes ("nous aussi on a été comme ça"). Le filmeur filme le temps qui passe et tout ce qui lui survit. C’est aussi la réussite de ce film sans histoire : il parvient à éliminer (conjurer ?) l’idée de la fin. Pour preuve, la fin du film où le cinéaste nous dit "au revoir" comme pour éviter les adieux. Comme si la mort, par la grâce du cinéma peut-être, n’existait plus. La vieille dame presque centenaire n’en finit pas de vivre, la maladie de peau du cinéaste n’en finit pas de se répéter, renonçant par là même à la fatalité du diagnostique médical.
Le propos d’Alain Cavalier est donc plus grave qu’il n’y paraît. Mais le ton de sa voix et la drôlerie de son rapport au monde qui l’entoure rendent son film léger. Alain Cavalier filme admirablement ce compromis qu’il nous faut faire chaque jour avec les choses et les êtres qui nous entourent pour vivre, tout simplement. C’est sans doute ce qu’il nomme une "observation juste de la nature humaine" : une brève rencontre avec un artiste ou un comédien n’a pas plus d’impact sur le déroulement de cette vie filmée qu’un plaisir partagé avec sa compagne. Et rien n’est plus loin du documentaire que ce document sur la vie d’un homme à la fin du vingtième siècle. A voir les yeux grands ouverts.

(Pour aller plus loin, lire sur le site Kinok l’intéressant entretien avec Alain Cavalier qui avait suivi la sortie du film René.)

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Vos avis

  • , par strangedays

    Le Filmeur (de Alain Cavalier ; film DV, 1h40, 2005)

    A lire la distribution des « étoiles » et des premiers commentaires sur les sites "cinéma", ce film d’Alain Cavalier, tourné entièrement en video, sorte de journal intime visuel, illustre parfaitement l’irréconciliable clivage qu’il y a entre d’un côté une critique professionnelle « dithyrambique », concernée donc empathique, émue, bouleversée, car connaissant soi disant « les affres de la création » et d’un autre côté le « grand public », composé lui juste de gens normaux, simplement avide d’histoires, rompu aux récits tarabiscotés et passionnants, mais peu sensible en fin de compte aux questionnements intimes d’un réalisateur tourmenté par les ravages du temps qui passe.
    On a donc affaire à un film sublime OU atrocement ennuyeux ; à un bijou OU à une daube, selon que l’on se trouve d’un côté ou de l’autre des spectateurs ci-dessus. Soit on reste scootché par tant de courage, de sensibilité, restant volontiers quelques instants dans le noir à la fin de la projection, méditatif et subjugué ; soit alors on a carrément quitté la salle au bout d’une vingtaine de minutes d’un film qui dure quand même une heure quarante. Il n’ y a pas d’entre deux. Soit « vous en êtes » de ces journalistes connaisseurs, défenseurs de la race si rare des cinéastes qui ont osé quitter le système, soit vous n’en avez rien à faire de la trajectoire courageuse, sans concessions, de ce genre de créateur - vous ce que vous voulez c’est voir « un bon film » - et vous vous emmerdez, passez moi l’expression, de A à Z. C’est comme çà.
    Car qu’y a t-il finalement dans ce film ? Des petits bouts de vie, le temps qui file, le soleil qui décline, la mère qui s’essouffle aux abords de la mort, la femme qui est là, insupportable mais touchante, la maison, les oiseaux, le lit défait, la maladie terrible qu’on parvient heureusement à soigner - ah ce visage torturé par les interventions - le son de la camera qui chicane, la mauvaise lumière, toute cette rugosité de la « vraie vie ». Vraie vie qui pourrait tout à fait être la vôtre. Mais comme vous le savez, votre vie n’intéresse personne d’autre que vous, alors à quoi bon ? A quoi bon s’exposer ? A quoi bon raconter l’intime ? Qu’on vous explique ! Mais parce qu’il s’agit de l’intime d’Alain Cavalier mesdames et messieurs ! Eh oui ! Le vôtre d’intime - qui recèle très certainement autant de potentiel dramatique que le sien - vos soucis, vos angoisses, votre santé déclinante... gardez-les pour vous ! Ou alors filmez-vous mais surtout ne montrez çà à personne ! Quelle horreur ! Quelle impudeur ! On en a quoi à faire de la lente agonie de votre père ?! Maintenant bien sûr, si vous êtes Frédéric Mitterand, Thierry Ardisson ou tout autre « people » sous les feux de la rampe, alors là n’hésitez pas à nous montrer d’urgence ce qui vous tient tant à coeur ! On risque fort d’être interessés ! Le journal intime en DV de... prenons par exemple Claire Chazal, waow ! Attention l’audimat ! Ca va péter ! Alors quoi ? C’est quoi le problème ?
    Tout simplement, le fait que l’on voit "ce que l’on compte voir". Je mets ma main à couper que si l’on avait projeté au même parterre de critiques « dythirambiques » le même film, mais en remplaçant Alain Cavalier par Jean Trucmuche ou Jeanne Lambda, devant la relative banalité d’un récit sans grand intérêt narratif, un plutôt éclaté, la salle se serait vidée progressivement, rythmée par les baillements et les bruits de strapontins qui claquent dans la pénombre...
    Nous sommes conditionnés ; c’est là où le bât blesse. On voit ce que l’on compte voir vous dis-je.
    Transvasez secrètement un Sidi Brahim dans une bouteille de Nuit Saint Georges et faites déguster : « Il va bien ! Peut être un peu frais mais il va bien ! » vous répondra t-on. On boit ce que l’on compte boire. On voit des lanternes quand on nous présente des vessies. C’est juste une question d’étiquette.
    The medium "is" the message disait Mac Luhan. A méditer.
    D’autre part, quand vous êtes critique de cinéma et que vous devez écrire un papier sur le film perso d’un cinéaste vieillissant, indépendant par choix, qui plus est harcelé par un cancer de la peau, comment ne pas rester politiquement correct en donnant « quatre étoiles » plutôt que dire franchement ce qu’il en est et être un peu plus retenu dans ses louanges ? A méditer aussi.
    Pour en revenir au film de Cavalier ? vous me pardonnerez j’en suis sûr ces quelques digressions - et pour tâcher d’être un tant soit peu objectif - ce qui semble impossible - c’est à n’en pas douter un film émouvant pour autant que l’on goûte à cette sorte d’esthétique du vide, à ces petits riens qui s’étirent en longues secondes bleutées, poétiques, entrecoupés de plans fixes ruinés par l’inéluctable.
    Emouvant, certes, mais trop long. Et Dieu sait si pourtant je suis sensible à la poésie. Même si le film est un montage tiré de 900 (!) cassettes DV s’étirant sur plus de dix ans, un « cinquante deux minutes » eut - pour le spectateur lambda - préférablement bouclé l’affaire. Mais çà passe difficilement au cinéma. Et Alain Cavalier est un cinéaste. Un excellent, par ailleurs.

    Nicolaï Lo Russo

    • , par Max Robin

      Bonjour Nicolaï
      Merci pour cette réaction, mais je ne comprends pas trop au final
      - ce qui vous a le plus intéressé, ma critique - que je trouve loin d’être dithyrambique, et qui ne compotre pas 4 étoiles mais seulement 2, ça ne vous aura pas échapper... - ou le film ? Et qu’est-ce qui vous a le plus ennuyé des deux ?
      - comment faites-vous, vous, pour confondre Alain Cavalier (que personnellement je n’avais jamais vu auparavant) avec Claire Chazal ? Là ça m’échappe...
      - Enfin, quant à confondre un Nuits Saint-Georges avec un Sidi Brahim, ma foi je ne confonds pas le Moët et Chandon avec la Badoit !

      Mais bon je comprends et je suis assez d’accord avec votre idée - macluhanienne ? pourquoi pas... - de notre "conditionnement" par l’icône culturelle. Mon propos, et surtout ce qui me semblait bien dans ce film, portait sur autre chose, qui est le rapport au temps. Qu’importe le contenu (le personnage dont cette vie filmée est faite) mais le contenant - la forme - est déterminante : je reste persuadé qu’Alain Cavalier aurait fait un film aussi intelligent, riche et sensible (et qu’il est de votre droit de juger ennuyeux) sur la vie de... Max Robin, Bernard Dupont ou Nikolaï, car il sait le faire. En revanche, je doute de faire un objet comme le filmeur si je n’ai pas son talent. Voilà, je tenais à m’expliquer - d’autant que je trouve un peu injuste votre charge, n’ayant pas le sentiment au sujet de cette critique du Filmeur d’avoir pêché par enthousiasme délirant.
      Max Robin.

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