Le préau d’Alex : Clara

Le 26/06/2012

Il est paradoxal de vouloir expliquer la mort au travers d’une bd. Il semble qu’il y ait mieux à faire, ou plus urgent, ou moins difficile. Pourtant, dire la mort, l’envisager sans la réduire, la mesurer sans la minimiser, l’évoquer précisément sans l’élucider, ce n’est ni la comprendre ni l’expliquer, ces tâches sont rationnellement impossibles. C’est l’entendre ou l’apprivoiser, pour éviter l’horreur et la peur. Cécile et Lemoine dans leur très bel album «  Clara » ont tenté l’exercice avec brio.

Bonjour Cécile et Christophe

  • Comment vous est venue l’idée de traiter de la mort et du deuil ?

Cécile : Moi, au départ, je voulais raconter une histoire avec des poupées. Mon éditeur, Pôl Scorteccia, au Lombard, avait un peu initié une histoire de transmission, d’héritage, une poupée animée qui apparaît dans la vie d’un enfant lors d’un grand bouleversement... Je me sentais moyennement capable d’écrire une histoire qui tienne debout sur ce thème tout en voyant que nous tenions, même avec des éléments si minces, de quoi faire une très belle aventure.

Entre temps j’ai rencontré Christophe et j’ai tout de suite beaucoup aimé son univers, son humour, sa sensibilité, sa pudeur, j’ai naturellement pensé à lui pour me rejoindre sur le projet, je savais qu’il écrirait quelque chose de très fort et ne tomberait pas dans le pathos.

Christophe : Tout est parti d’un dessin de Cécile, je crois. Une gamine avec une poupée, sur lequel l’éditeur Pol Scorteccia a « flashé ». Il y a vu un début d’histoire : la poupée aurait été léguée par une maman disparue à sa fille. Quand Cécile m’a proposé de développer là-dessus, ça m’a un peu remué. Le deuil est un sujet, hélas, que je ne connais que trop, que je n’aurais sans doute jamais osé aborder de moi-même. Mais là, venant de quelqu’un d’autre, ça ressemblait trop à un de ces « signes » qu’il ne faut pas louper. J’ai dit : « OK. Mais si on parle du deuil alors on le fait avec sérieux. » Cécile et Pol ont abondé. Génial.

  • Qui est Clara ?

Cécile : Clara , c’est totalement la création de Christophe, il me l’a livrée toute faite, à tel point que j’ai dû chercher graphiquement un trait nouveau, parce qu’elle ne ressemblait pas à ce que je faisais d’habitude... Elle m’a séduite dès que j’ai lu l’histoire... Elle était très singulière, elle existait tellement bien ! Mais je ne l’avais pas encore dans mon crayon... J’étais un peu frustrée, perplexe, j’ai même un peu inquiété Christophe au départ, lors de mes questionnements, en lui disant que je ne savais pas la dessiner !

Donc, pour vous répondre tout à fait sur les origines de Clara, il n’y aura que Christophe !

Pour moi Clara est l’incarnation de la vie, du bonheur, de la transmission.

Christophe : Clara, c’est une force de vie. Une force de survie. C’est l’enfant qui va souffrir, qui va endurer mais grandir, bien grandir quand même. Qui va comprendre, même si c’est insupportable à avaler, qu’il faut continuer. Qui va comprendre que même dans la pire des adversités il y a une leçon à tirer. C’est facile à dire comme ça, c’est une formule. Mais c’est ce qu’il y a de plus compliqué à vivre.

  • A qui était destiné cet album quand vous l’avez conçu (scenario et dessins) ? Aux parents, aux enfants ?

Cécile : Je suis une dessinatrice jeunesse... Je m’adresse en priorité aux enfants, je savais que Christophe ne rencontrerait aucune difficulté sur ce terrain, il avait fait ses preuves en écriture jeunesse, bien avant Clara.

Notre éditeur a très bien compris et soutenu le projet vers ce jeune public.

Pour les lecteurs adultes... Je sais que les parents regardent ce que leurs enfants lisent.

Depuis que je parle de Clara au public en dédicace, les parents sont les premiers à me dire que cet album leur sera un support très utile pour aborder le thème difficile de la mort, du deuil... Je suis très heureuse de leur apporter un regard poétique, tendre et aussi réaliste. Mais encore une fois, même à travers le public adulte, c’est le public jeunesse que je vise ! Notre héroïne a 6 ans...

Christophe : Ça a toujours été envisagé pour les enfants. Du récit, du recours à l’imaginaire, de la simplicité des dialogues, à la « force douce » des dessins et couleurs de Cécile, on a toujours prévu cet album pour des enfants. Maintenant, si des adultes y trouvent quelque chose…

  • C’est quoi faire son deuil pour vous ?

Cécile : Je suis incapable de faire le deuil de quoi que ce soit... Pour moi, faire le deuil de quelque chose c’est « faire une croix dessus ». (Enterrer chrétiennement sans doute ?)

Faire le deuil c’est laisser mourir. Est ce qu’on laisse mourir quelqu’un qu’on aime ?

Est ce qu’on laisse mourir un projet auquel on tient ? Une idée ?

Si j’étais Clara, je serais bloquée au bord de la rivière, je serais à courir avec les doudous abandonnés, je n’aurais jamais passé la tour du Haut Chagrin.

Et pourtant, je l’ai dessinée, je l’ai suivie, j’ai compris son chemin, je l’ai trouvée bien courageuse... Et très sage.

Moi je me reconnais très bien dans le passage où elle se fâche, où elle s’enfuit.

Pourtant, loin de laisser mourir sa maman, en acceptant sa disparition, Clara la garde bien en vie, dans son cœur...

Christophe : Oulà ! C’est très très compliqué, cette question. D’ailleurs, je n’ai jamais eu l’ambition de résumer toutes les épreuves d’un deuil en 46 planches. Ça peut durer une vie, un deuil. Ici, ce que vit Clara, c’en est juste la toute première étape . C’est l’étape du déni. La première épreuve. « Accepter l’inacceptable ». C’est l’une des choses parmi les plus dures qui soient. C’est pourquoi on s’est proposé de l’aborder avec modestie et simplicité. En ayant recours à l’exemplarité du conte. À sa symbolique.

  • Comment avez-vous choisi les personnages ? les couleurs douces ?

Christophe : Alors ça, c’est la partie de Cécile. Tout ce que je sais, c’est qu’elle a cherché, cherché. Elle a sacrément douté et elle s’est défoncée. J’ai été touché par l’exigence qu’elle a mise là-dedans. Travailler avec quelqu’un qui se donne autant et se met autant au service du récit, je connais rien de mieux !

Cécile : J’ai beaucoup lu l’histoire de Christophe, je l’ai laissée de côté, j’ai fait autre chose, j’y suis revenue... J’ai crayonné, Clara ne venait pas comme je voulais...

En y pensant, il y a une BD qui m’avait tellement émue lorsque j’étais petite, j’avais 8 ou 9 ans, j’ai découvert Bidouille et Violette.

Je crois que je suis allée chercher Clara dans ce vieux souvenir assez vibrant encore aujourd’hui. Pour les couleurs, je voulais quelque chose de gai, de coloré, de tendre, qui nous annonce une fillette heureuse.

Je ne voulais pas de couleur ordi, je voulais mettre moi-même toutes les couleurs, au pinceau, même si je ne maîtrise pas tout ! Je voulais que Clara soit totalement dans ma perception (au niveau du dessin) je ne voulais pas expliquer mon ressenti à un coloriste, je ne voulais pas de mise à distance entre le sujet et moi, je voulais tout faire, même si c’était imparfait. Les couleurs chaudes s’imposaient au début de l’histoire.

L’automne est une saison splendide pour ça, je suppose que la nature essaie de nous faire oublier que juste après, il va faire très froid. Que les nuits seront longues.

La saison joue un vrai rôle dans l’histoire de Clara.

Pour les autres personnages, ce sont des extensions de Clara. Ils sont nés dès que ma fillette est apparue sur le papier. Même sa poupée, que certains trouvent moche. Je n’ai pas cherché à l’améliorer, elle est toute simple, elle n’est pas là pour elle-même, elle est un messager. Sa mission n’est pas de plaire à Clara, mais de la guider, de l’emmener vers une autre dimension.

  • Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Cécile : Les enfants qui m’entourent sont des mines d’inspiration ! Leurs réflexions, leur humour, leur vivacité, leur poésie, leurs travers, leurs défauts, leurs initiatives...

Mes amis m’inspirent aussi, beaucoup !

Les rencontres.

Les autres, en fait.

Christophe : Ben, moi, ma source principale d’inspiration, c’était le dessin de Cécile. Parce que c’est pour elle que j’ai écrit l’histoire, quand même. On n’a pas vraiment fait allusion, pendant le travail, à tel ou tel univers graphique. De toute façon, je la laisse toujours se débrouiller toute seule avec le dessin, je ne me permets pas de mettre mon nez là-dedans ! C’est confiance totale. Et je ne suis jamais déçu. Elle me renvoie la pareille quand je suis à l’écriture, alors…. Ah si, j’ai dû mentionner une fois «  Le labyrinthe de Pan », le film, pour la partie « château » avec le Grand Croque-Tout, pour donner une idée du genre de créature et puis c’est tout…

Merci à tous les deux !

Les deux sont très polis et me disent Merci ! Aussi.

Donc tu as bien compris mon ami, cours jusqu’à ta librairie préférée pour acheter Clara.

AleX ChouX



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