Année de production : 1997
Magnifié par une interprétation de premier ordre, ce très beau film russe de la fin des années 90 s’impose par un sous-texte politique passionnant et une sécheresse de ton glaçante.
L’argument : Au début des années cinquante, Katia, jeune veuve de guerre, élève seule son fils Sania âgé de six ans. Un jour elle fait la connaissance, au cours d’un voyage en train, d’un officier, Tolian, qui la séduit. En fait Tolian est un cambrioleur. Katia devient sa compagne et Sania, qui au début ressentait de la jalousie, se met peu à peu à aimer et à admirer cette figure de père qui lui a tant manqué.
Notre avis : D’abord assistant-réalisateur, puis directeur de la photographie et scénariste, le cinéaste Pavel Tchoukraï (né en 1946) n’est pas très connu en France puisque seul ce Voleur et l’enfant a eu les honneurs d’une sortie en salle à la fin de l’année 1998. Il faut dire que le réalisateur est parvenu à trouver un parfait équilibre entre un certain classicisme de la mise en scène, l’émotion à fleur de peau dégagée par une troublante histoire personnelle et un aspect métaphorique particulièrement prononcé. Situant son intrigue en 1952 sous le règne de terreur de Staline, Tchoukraï nous conte l’histoire cruelle d’un petit garçon obligé de vivre aux côtés d’un beau-père qu’il déteste tout d’abord, avant de tomber sous son emprise et de le considérer comme son vrai père.
Grâce à l’interprétation dantesque de Vladimir Machkov (Un nouveau russe de Pavel Lounguine, mais aussi Mission impossible : protocole fantôme de Brad Bird, plus récemment), le beau-père tyrannique n’est jamais détestable et se pare même d’une certaine dignité, avant de révéler sa véritable nature dans le dernier quart d’heure du film. Mais la révélation du long-métrage est indéniablement le petit Micha Philiptchouk dont le regard expressif traduit à merveille toutes les phases émotionnelles par lesquelles passe son personnage. D’abord jaloux de cette présence masculine qu’il perçoit instinctivement comme une menace, le petit tombe en admiration devant la force brute d’un homme séduisant et autoritaire, avant de tuer (au propre, comme au figuré) cette figure du père au moment de l’adolescence.
Toutefois, la teneur hautement métaphorique n’échappera à personne puisque le personnage du voleur peut aisément être identifié comme étant Staline, père de substitution du peuple soviétique symbolisé ici par le gamin innocent. Staline (le petit père des peuples), tout comme le voleur, a fait croire qu’il apporterait bonheur et prospérité, mais il n’a fait que dissimuler ses crimes aux yeux d’un peuple mystifié. Le désarroi qui s’empare de l’enfant devenu adolescent peut s’apparenter à celui de la nation russe après 70 ans d’une mystification méticuleusement organisée. Ce sous-texte politique vient ainsi enrichir un long-métrage bouleversant à plus d’un titre, même si l’on peut regretter quelques faiblesses dans la réalisation. Parfois timoré, le cinéaste ne se laisse pas assez porter par la poésie de ses images et la beauté de la musique, ce qui l’empêche d’atteindre les cimes d’un Tarkovski. Il n’en demeure pas moins un épigone particulièrement doué.
Notes : Le film a été vu à sa sortie en France par 5 022 chanceux. Un score bien maigre.
