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Maigret, portrait de l’homme invisible

Enquête sur les enquêteurs

41 ans de carrière et une centaine d’enquêtes, Maigret commence à investir le Quai des orfèvres en 1931 avec Pietr-le-Letton et ne s’en retire qu’en 1972, dans Maigret et Monsieur Charles. 41 ans pendant lesquels Simenon va asseoir et mythifier l’image d’un des plus célèbres enquêteurs de la littérature.

Et pourtant... Qu’est-ce que c’est que Maigret ? Sans doute le portrait-robot le plus flou de tous les services anthropométriques ! Cheveux châtain foncé, un peu grisonnants sur les tempes ; on prétend qu’il mesurerait autour d’un mètre quatre-vingts, pour une centaine de kilos. Pour le reste, c’est à peu près le même signalement que l’homme invisible, sans les bandelettes : un manteau, un chapeau, une pipe. Simenon affirmait que c’était le personnage dans lequel il avait mis le plus de lui-même. Il est en tout cas certainement le reflet de la complexité de la personnalité de l’écrivain.

On pourrait presque qualifier la construction du personnage de Maigret de "psychologie du vide". Maigret n’existe pas, n’est rien, n’a aucune densité, aucun sentiment. Dès que semble se dessiner l’ébauche d’une émotion, elle est bien vite mise à distance. Et c’est toute l’ambiguïté du personnage, qui se veut "raccommodeur de destinées", et qui reste comme en marge de la vie, spectateur, Deus ex machina. Sa grande affaire, c’est l’homme. Les "méthodes" si particulières qui lui sont souvent reprochées par ses supérieurs, ce besoin de pénétrer l’âme humaine, jusque dans ses recoins les plus sombres, pour comprendre, se mettre à la place, se glisser jusque dans la pensée du meurtrier, comme pour vivre de l’intérieur ce qui l’a poussé à l’acte. C’est justement dans ce désir intime de se glisser dans la peau de l’autre qu’il s’éloigne de la dimension répressive de sa fonction. Maigret n’est pas là pour châtier. La sanction n’a pas de sens et c’est sa connivence avec le coupable, sa compréhension de l’acte, qui, en introduisant un regard extérieur, donne à réfléchir sur la portée de cet acte. Il en est ainsi dans sa relation avec Emma, dans Le chien jaune, où il endossera à sa place la responsabilité de l’empoisonnement, les victimes étant, à ses yeux, plus coupables que la jeune fille.

Etrange relation, d’ailleurs, celle qui le lie à cette femme, presque sans parole, faite d’échanges de regards et de la conviction mutuelle d’une connivence. Les femmes de Maigret sont toutes victimes. Victimes des hommes qui en usent malgré elles, comme le faisait Simenon lui-même, victimes de leurs sentiments et de leur recherche d’absolu, égarées par l’amour qui les rend capables de tout. Fernande est de celles-ci, dans Maigret, prostituée évidemment au grand coeur, qui épaulera le policier dans son enquête jusqu’à la rencontre avec Eugène, tirant alors un trait sur une relation contre nature. Soubrettes soumises, prostituées rêvant d’une vie bourgeoise, filles faciles, les femmes qui traversent l’oeuvre de Simenon sont invariablement confrontées à l’image en miroir, lisse, parfaite et immuable, de Madame Maigret.

En 40 ans, elle ne prendra pas une ride. Peut-être déjà vieille avant d’avoir eu le temps de vivre. Inspiratrice silencieuse, toujours d’humeur égale, elle navigue sans vagues entre sa blanquette de veau, le café du grand homme et le choix cornélien entre le manteau au col de velours et le pardessus mastic. Mère, infirmière, confidente, elle garde au fil des ans une sorte d’atavisme provincial qui fait d’elle une petite chose fragile face aux turpitudes de la ville, mais la nantit d’un bon sens jamais en défaut. Refuge ou giron maternel, Madame Maigret n’a rien du repos du guerrier. Jamais ne filtre la moindre émotion, la moindre sensualité. La sexualité de Maigret se limite à un baiser chaste sur la joue de l’épouse, ou un petit déjeuner de travail en face d’une professionnelle en déshabillé.

Indestructible, Maigret est un roc, sur lequel viennent s’échouer les passions humaines et la noirceur du monde. Il regarde passer, dévie parfois un peu le cours des choses, se surprend à s’attendrir d’une histoire d’amour, mais reste toujours inchangé, statufié dans ses petits rituels quotidiens, dans un monde qui lui est propre, où les coupables ne sont pas toujours ceux qu’on croit, où les femmes sont terrifiantes et les lois aléatoires. Spectateur de la vie faute de vivre la sienne, il remplit sa silhouette imprécise des petits morceaux d’âme qui passent à sa portée. Un portrait-robot ? Il est peut-être tout entier au commencement de sa première enquête, où Simenon détaille avec minutie... l’oreille de Pietr-le-Letton. Maigret, réceptacle des douleurs de l’homme, rien qu’une oreille à l’écoute du malheur du monde. Tout un symbole.

Catherine Le Ferrand




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