Année de production : 1931
Sacrifiant sa crédibilité sur l’autel du glamour, ce film d’espionnage mélodramatique est un spectacle agréable à suivre, même s’il se contente de compiler tous les clichés du genre.
L’argument : Evocation de la vie de la célèbre espionne Mata Hari. Danseuse et femme adulée de la grande societé parisienne, elle est en realité au service des Allemands. Le jeune et naïf lieutenant Alexis Rosanoff devient fou amoureux de la troublante danseuse. Il possède des documents secrets que Mata Hari a pour mission de récupérer...

Notre avis : Devenue une grande spécialiste des rôles de vamp durant les années 20, la star Greta Garbo continue sur sa lancée au début du parlant, enchaînant les compositions stéréotypées pour le plus grand bonheur du public, ravi d’assister aux tentatives de séduction de la Divine. Au sein de ce cycle, l’actrice se devait de croiser le personnage de Mata Hari, espionne qui usa de ses charmes en France durant la Première Guerre mondiale afin de glaner des secrets d’Etat pour le compte de l’Allemagne. Condamnée à mort, la jeune femme fut exécutée sans ménagement à une époque où la guerre était de plus en plus contestée au sein même de l’armée française (elle servit en réalité d’exemple, car la plupart de ses informations furent inutilisables pour les Allemands). Confiée à George Fitzmaurice, sans doute à cause de ses origines françaises, la réalisation de cette grosse production de studio permet de réunir deux grandes stars du muet au sommet de leur popularité. Greta Garbo vient de passer haut la main l’étape du passage au parlant grâce à sa prestation dans Anna Christie (Jacques Feyder, 1931), tandis que Ramon Novarro profite de la place laissée vacante par la mort de Rudolph Valentino pour s’imposer comme le plus populaire latin lover d’Hollywood. Toutefois, son incapacité à incarner des rôles plus consistants lui vaudra de sombrer dans l’oubli peu de temps après la sortie de ce Mata Hari, au point qu’il se tournera ensuite vers la production et la réalisation.

Pur produit de studio, le présent film d’espionnage bénéficie évidemment de l’aura de son couple de stars, largement épaulé par l’excellent Lionel Barrymore. Si le scénario tient plutôt bien la route durant une bonne heure, il ne nous épargne aucun cliché véhiculé en ce début des années 30. Tout d’abord, le personnage de Mata Hari ne présente guère d’aspérités en se situant au carrefour entre les personnages de vamp du cinéma muet et les femmes fatales du futur film noir des années 40. Ensuite, son histoire d’amour avec le soldat russe interprété par Ramon Novarro sombre dans le sentimentalisme qui imprégnait de nombreuses productions d’époque. Leurs atermoiements semblent aujourd’hui terriblement datés, d’autant que la réalisation très impersonnelle de Fitzmaurice n’arrive jamais à se départir d’un style théâtral. Multipliant les entrées et sorties de personnages par des portes dérobées à droite et à gauche du cadre, le cinéaste n’utilise qu’à de rares moments les possibilités du cinématographe et propose une mise en scène figée.

Malgré ses évidentes carences formelles, ce spectacle demeure fréquentable grâce à la limpidité d’un scénario qui sait aller à l’essentiel, tout en proposant une vision, certes totalement romancée, mais finalement assez pertinente d’une période où les terribles combats sur le front n’ont pas entamé le moral des populations civiles, avides de fêtes et de soirées galantes. On peut tout de même trouver le produit fini trop conventionnel dans sa volonté de lisser un personnage historique bien plus trouble que la version aseptisée qui en est donnée ici.

Notes :
Le destin de l’espionne Mata Hari a toujours passionné les cinéastes. Dès 1920, la danoise Asta Nielsen s’empare du personnage dans un film allemand muet. Garbo lui emboîte le pas en 1931, tandis que Délia Col l’interprète dans le film Marthe Richard au service de la France (Raymond Bernard, 1937). Il faut ensuite attendre 1964 pour que Jeanne Moreau incarne la ravissante danseuse dans Mata Hari, agent H21 de Jean-Louis Richard sur un scénario de François Truffaut. Vingt ans supplémentaires nous amènent à la version très controversée de Curtis Harrington avec Sylvia Kristel sobrement titrée Mata Hari (1985). Cette imposante production Cannon fut un bide mémorable. Depuis, seule Maruschka Detmers s’est frottée à la légende dans un téléfilm d’Alain Tasma, Mata Hari, la vraie histoire (2003).