Accueil > Les réalisateurs > M > Miller, Claude > Mortelle randonnée - la critique

Mortelle randonnée - la critique

Adjani traquée par Serrault

Acheter sur Priceminister

Un détective privé filant une jeune criminelle croit reconnaitre sa propre fille. Un sommet du polar onirique, peut-être le chef d’œuvre du film policier français.

L’argument : Un détective privé désabusé surnommé "l’Œil" travaille pour le cabinet de Mme Schmidt-Boulanger. Il passe son temps à rêver et faire des mots croisés, tout en sommant au téléphone son ex-femme de lui donner des renseignements sur l’identité de leur petite fille dont il ne possède qu’une photo. Une enquête lui est alors confiée, et il est chargé de surveiller un jeune héritier séduit par une mystérieuse aventurière... en qui il croit reconnaître sa fille.

Notre avis : Claude Miller retrouve avec ce drame policier flamboyant une grande partie de l’équipe de Garde à vue (1981), à commencer par le prodigieux Michel Serrault et le dialoguiste Michel Audiard : ce dernier sans renoncer à ses mots d’auteur et son humour pince-sans-rire s’adapte avec brio à un univers éloigné du cinéma (Lautner, Grangier) auquel on l’avait jusqu’alors associé. Après le huis-clos mettant en scène un policier et un notaire dans un commissariat de province, Miller opte ici pour une multiplicité des décors et des villes (Bruxelles, Rome, Biarritz...), donnant au récit une atmosphère de vertige narratif qui n’est pas pour rien dans la fascination qu’exerce cette randonnée mortelle. L’adaptation d’un roman policier américain de Marc Behm suit ainsi les mêmes modifications géographiques que celles opérées par François Truffaut dans La mariée était en noir ou Bertrand Tavernier transplantant une histoire policière de Jim Thompson dans le cadre de l’Afrique coloniale pour Coup de torchon. Mortelle randonnée est en fait bien plus qu’une perle du film noir : c’est un portrait de la douleur intériorisée et de la folie ordinaire. Les fêlures des deux personnages font écho au comportement maladif de Patrick Dewaere dans La meilleure façon de marcher (1976). La souffrance et la détermination du détective endeuillé et de la criminelle orpheline annoncent l’obstination de Charlotte Gainsbourg dans L’effrontée (1985) ou de Vincent Rottiers dans Je suis heureux que ma mère soit vivante (2009), ce dernier film bouclant la boucle des problèmes de filiation récurrents dans l’œuvre de Miller.

On pourrait multiplier ainsi les correspondances avec les autres films du cinéaste, à commencer par l’usage métaphorique de la piscine (le meurtre de Isabelle Ho) pour les séquences de névrose et de tension. Ce qui n’empêche pas Mortelle randonnée de se nourrir de références externes : certaines sont implicites (la figure du père d’Adèle H. pour le personnage d’Adjani) ; d’autres s’avèrent explicites, comme cette diffusion du Dernier des hommes de Murnau au moment où Catherine se confie à son fiancé. Si le film ne connut qu’un succès d’estime à sa sortie (en dépit d’un culte qui se propagea très vite), c’est sans doute que le réalisateur tentait une synthèse entre le cinéma « de qualité » (les dialogues rassurants d’Audiard, détendant les séquences les plus étouffantes, et tentant de mettre le public du samedi soir dans sa poche), et une distanciation plus proche du Téchiné de Barocco ou du Chéreau de La chair de l’orchidée. Il s’ensuit des séquences insolites comme celle où un voleur dérobe un manteau de fourrure sous le regard blasé et indifférent du détective, ou cette télépathie entre Catherine et l’Œil au bord d’une falaise. Le film déconcerta ainsi les Cahiers du Cinéma, qui y virent une greffe de l’esthétique publicitaire sur la norme du cinéma académique, et reprochèrent au cinéaste de faire déraper ses personnages, et non sa mise en scène. Les spectateurs furent quant à eux perdus par un onirisme qu’ils n’attendaient pas et des situations psychologiques ambivalentes éclairées uniquement dans l’épilogue. Avec le recul, ces réserves et réticences s’avèrent peu fondées et Mortelle randonnée est bien une perle du genre : peut-être le meilleur film policier français. Il faut enfin souligner le travail remarquable du chef opérateur Pierre Lhomme, la partition jazz incroyablement belle de Carla Bley et une truculente brochette de comédiens qui entourent le couple vedette : Guy Marchand en maître-chanteur minable, Stéphane Audran (grimée) en laideron pathétique, Sami Frey en aveugle romantique, Macha Méril en ex-épouse cruelle, Dominique Frot en délinquante complice, Jeanne Herviale en tante farfelue ou encore Geneviève Page en sarcastique directrice d’agence de détective forment une étonnante mosaïque d’excentriques, dans la grande tradition du cinéma français.

Gérard Crespo


Biographie

Claude Miller, cinéaste du dérapage intime

En trente ans et quinze films, une carrière d’une grande cohérence.

Lire la suite

Articles liés

Claude Miller

Isabelle Adjani

Michel Serrault

Stéphane Audran