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Noi credevamo (Frères d’Italie) - La critique

Vers quelle unité ?

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- Interprètes : Valerio Binasco, Francesca Inaudi
- Sortie en Italie : 12 novembre 2010

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Noi credevamo - Mario Martone

Loin de la commémoration consensuelle attendue, le film de Mario Martone raconte sans complaisance, avec ampleur et un grand sens pictural, la genèse douloureuse de l’unité italienne sans craindre de mettre le doigt là où ça fait mal.

L’argument :1828. Deux jeunes aristocrates, Domenico et Angelo, et un fils de métayer, Salvatore, sujets du Royaume des Deux-Siciles et originaires du Cilento, au sud de Naples et de Salerne, jurent de consacrer leur vie à la réalisation d’un noble idéal : l’indépendance et l’unification de l’Italie. Leur combat auprès des Républicains clandestins de Giuseppe Mazzini sera un chemin difficile, très souvent semé de déboires et de trahisons. Un drame historique relatant quatre épisodes du Risorgimento entre 1828 et 1862.

Notre avis : Les célébrations liées au cent cinquantième anniversaire de l’unité italienne ont rendu possible la réalisation de cet ambitieux projet qui marquait, six ans après L’odore del sangue (2003 - inédit en France), le retour très attendu au cinéma de Mario Martone, une des personnalités marquantes du théâtre italien de ces trente dernières années mais dont la filmographie ne comprend à ce jour que cinq longs métrages, auxquels il faut ajouter, il est vrai, bon nombre de courts, de documentaires et d’enregistrements video de spectacles.
Articulé en quatre chapitres (Les choix, Domenico, Angelo, L’aube de la nation) le scénario de Noi credevamo, écrit par Martone e Giancarlo De Cataldo, n’a conservé du très beau roman d’Anna Banti (1967) dont il s’inspire que quelques éléments, essentiellement dans la deuxième partie consacrée aux années de prison de Domenico (Luigi Lo Cascio) et dans la scène de ses retrouvailles avec sa mère (Quatrième partie), sensiblement différente de celle du livre néanmoins.
Alors que le livre épouse le point de vue d’un seul protagoniste (Domenico) se remémorant, à la fin de sa vie, ses luttes et ses déceptions dans le combat pour la création d’une Italie unie et républicaine, le film opte pour une vision plus large, plus chorale, en suivant, sur plusieurs décennies, les parcours de trois jeunes gens originaire du sud (du Cilento), trois amis engagés dans ce même combat mais dont les chemins divergent rapidement.
S’appuyant sur une très sérieuse documentation, le scénario intègre par ailleurs de nombreux événements historiques absents du roman, faisant intervenir, entre autres, les figures de Mazzini (Toni Servillo), de sa compagne Emilie Ashurst (Fiona Shaw), de Carlo Poerio (Renato Carpentieri), de Francesco Crispi (Luca Zingaretti) et surtout de Cristina di Belgiojoso (Francesca Inaudi puis Anna Bonaiuto) véritable conscience morale et politique de l’ensemble.

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Anna Bonaiuto (Cristina di Belgiojoso) - Noi credevamo

Il faut reconnaître que la première partie du film, très chargée en informations historiques, peine un peu à prendre corps et que l’accumulation d’ellipses et d’allusions peut dérouter un spectateur connaissant insuffisamment la très complexe histoire italienne du dix-neuvième siècle. C’est sans doute pour cela qu’aucun distributeur français n’a pris le risque d’une sortie hexagonale en salles (mais Arte, coproductrice, a diffusé le film en deux épisodes, en première partie de soirée).
Ce côté un peu abrupt, qui s’estompe par la suite, est bien entendu renforcé par la réduction drastique du métrage qui, d’un peu plus de trois heures à Venise (3H23 mn pour la version intégrale diffusée à la télé) est passé à 2H45mn au moment de la sortie dans les salles italiennes.
Ces aléas et une distribution trop limitée n’ont pourtant pas empêché le film de rencontrer un succès notable dans la péninsule ni de remporter sept prix David di Donatello dont celui du meilleur film.
Cette reconnaissance est amplement méritée car Noi credevamo est à mille lieues de la reconstitution empesée qu’on pouvait craindre et n’a rien d’une commémoration consensuelle.

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Noi credevamo - Guido Caprino (Felice Orsini)
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Noi credevamo - Valerio Binasco (Angelo)

Sa vision désabusée du Risorgimento, éloignée de l’imagerie idéalisée, ne cache pas les contradictions, les conflits d’intérêt et les rancoeurs non digérées qui ont accompagné la naissance douloureuse de la nation italienne et laisse clairement entendre que cette histoire n’est pas finie, qu’elle continue de travailler le présent. Nombre de réactions hostiles au moment de la sortie de ce film animé d’une lucidité fiévreuse et impitoyable ont montré qu’il touchait là où ça continue de faire mal.
Certains ont aussi fait la moue face à une soi-disant esthétique télévisuelle. Ce reproche, qui peut à la limite effleurer l’esprit à la vue des premières séquences, est totalement injustifié et nous semble relever du parti-pris et de l’aveuglement idéologique. Il est vrai que Martone, héritier de Rossellini (auteur, rappelons-le, du très beau Viva l’Italia réalisé au moment du centenaire en 1960), craint l’emphase et qu’il fait parfois le choix délibéré d’un certain didactisme. Mais il ne renonce pas pour autant à la beauté visuelle et ses tableaux, admirablement photographiés par Renato Berta, atteignent souvent une véritable grandeur picturale. Il ne renonce pas non plus à l’éloquence musicale de Bellini, Verdi ou Rossini et plus d’un épisode du film est animé d’un ample souffle opératique qui ne semble pourtant jamais forcé.

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Noi credevamo - Mario Martone

Le troisième épisode (Angelo), situé à Londres puis à Paris et consacré à la préparation puis à l’échec de l’attentat d’Orsini (Guido Caprino) contre Napoléon III, est particulièrement impressionnant. Centrée sur le personnage le plus complexe et le plus antipathique du film, l’assassin Cammanaro, cette partie est aussi la plus sombre et la plus désespérée. L’acteur Valerio Binasco, prenant le relais d’Andrea Bosca (Angelo Cammanaro jeune homme), donne une dimension de bouffon tragique à cette figure torturée qu’il parvient à rendre attachante. Quant à la mise en scène de Martone, elle atteint ici une ampleur visionnaire qui confère un caractère hallucinatoire à cette suite de séquences culminant dans l’horreur d’une double exécution capitale à la guillotine.
La dernière partie, autour de l’expédition malheureuse de Garibaldi pour la conquête de Rome en 1862 (Bataille de l’Aspromonte), est également visuellement superbe et associe admirablement souffle épique et sentiment amer du dérisoire.
Oeuvre risquée et parfois bancale, Noi credevamo n’est assurément pas d’une consommation aisée et ne mâche pas le travail du spectateur. Mais la lucidité sans complaisance de sa vision de l’histoire et ses fulgurantes beautés en font un des très grand événements cinématographiques de ces dernières années, pas seulement à l’échelle italienne.

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Luigi Lo Cascio - Noi credevamo
Claude Rieffel




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