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Pieces of April

Pieces and love

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Des retrouvailles qui se heurtent à la violence des souvenirs. Peter Hedges réalise ici un premier film d’une bouleversante justesse sur une relation qu’on aurait pu croire interdite aux hommes.

L’argument : En rupture avec sa famille, April vit à New York avec Bobby et s’apprête, pour la première fois, à réunir les siens autour de la dinde de Thanksgiving. Une cuisinière en panne va la lancer à la rencontre de ses voisins pour trouver un four d’accueil à la volaille abandonnée, et des raisons de revoir sa mère.

Notre avis : Scénariste, Peter Hedges se lance pour la première fois dans la réalisation. Des douleurs qui ne disent pas leur nom, des rancunes enkystées par les années, une mère exclusive et une fille rebelle, le sujet était grave. Rythmé par le temps qui s’écoule et mène tout droit au choc des retrouvailles annoncées, le film s’articule autour des deux versants de l’histoire d’April, des souvenirs qui remontent de part et d’autre de la faille qui sépare la mère et la fille. Des souvenirs de rejet, de mépris, de désamour, lorsque April évoque une mère qu’elle ne peut se résoudre à nommer que par son prénom. Des scènes de violence, de drames, d’angoisses, lorsque Joy évoque l’adolescence d’une fille qui, reconnaît-elle, ne lui a jamais laissé, aussi loin qu’elle se souvienne, aucun souvenir heureux.
Dans la voiture qui roule vers New York, la douleur familiale va peu à peu émerger autour d’un père inexistant et démuni, d’une grand-mère démente, de Beth, la jeune sœur d’April, fille idéale et tête à claques, et de Timmy, le frère, l’œil rivé sur le viseur de son appareil photo, qui fixe complaisamment des instants de tragédie. Joy vomit, dans chaque station service, à mesure qu’elle se rapproche de sa fille, et se vautre dans la boue de ses souvenirs et dans l’ostentation malsaine de la maladie qui lui a pris ses deux seins. "Pas étonnant que j’aie eu un cancer avec une fille pareille, lance-t-elle, c’est elle, le cancer." Joy, c’est la haine en marche, sans espoir de rédemption. Elle ne va pas voir sa fille, elle va constater le désastre de sa vie. Et ce ne peut être qu’un désastre puisqu’elle lui a échappé, emportant avec elle des seins désormais inutiles, ceux-là mêmes qu’April, nourrisson, mordait.
L’autre tableau, symétrique, va se dérouler autour de cette dinde qu’April doit absolument réussir, comme un symbole de son indépendance, de son individuation. Une volaille qui focalise tout le conflit interne de la jeune fille qui court après l’amour d’une mère qu’elle hait de toutes ses forces. La panne du four et la quête qu’elle va susciter est encore un reflet de cette ambivalence. Cuira, cuira pas ? Aimera, aimera pas ? Amour ou haine, quelle différence ? Puisque de toutes façons, la séparation ne peut se faire qu’en tranchant dans le vif, comme une amputation. Celle des seins de la mère ou de la cuisse de la dinde, emportée par un chien, et qui a tôt fait de transformer la fille prodigue en canard boiteux. C’est bien autour de cette dinde que va se nouer le lien social, la reconnaissance d’une valeur qu’April n’a jamais pu s’accorder. D’étage en étage, les portes et les cœurs s’ouvrent, offrant une attention, un foyer, une famille qu’elle se serait choisie pour l’aider à réapprivoiser la sienne.
C’est peut-être dans le happy end qu’on pourrait débusquer les faiblesses de Pieces of April. Une réconciliation trop évidente, qui effacerait trop vite les blessures du passé. Mais ce ne sont que des scènes de papier glacé que Timmy rangera dans ses albums. Derrière la façade, il n’y a que des décombres sur lesquels tout reste à reconstruire.

Catherine Le Ferrand




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