A la Comédie-Française, ça crie, ça coule, ça crache... Une plongée fulgurante dans l’univers claudélien.
Autant le préciser tout de suite : Tête d’Or ne se raconte pas. Tout d’abord parce qu’il n’y a pas un vrai scénario, finement travaillé et ciselé, mais une histoire simple, tout en violence et en brutalité. Ensuite parce que seule compte une trajectoire : celle d’un homme, Simon Agnel, qui, après la mort de son épouse, déploie une puissance charismatique, démesurée, prométhéenne. Une seconde disparition, celle de son ami Cébès, fait s’effacer Agnel devant sa nouvelle identité transfigurée, Tête d’Or. Ce héros, à qui "une force [a] été donnée, sévère, sauvage !", porte un projet politique radical et intransigeant, qui trouve sa première concrétisation dans le meurtre de l’empereur David. La princesse héritière bannie, Tête d’Or peut se gorger de pouvoir et poursuivre ses rêves d’absolu...
Toute la pièce porte en elle le choc et la fascination de Claudel, qui, âgé de dix-huit ans (c’est-à-dire trois ans avant l’écriture de Tête d’Or) découvre Les illuminations. Le verbe a ici, plus que jamais, des échos rimbaldiens. C’est aussi une jeunesse, à la fois déjà lasse mais encore animée par les rêves de l’adolescence, qui est perceptible : on sent à travers les lignes l’enthousiasme juvénile pour le pur immédiat, sans réel souci d’un travail sur le texte - notons que Claudel s’employa à réécrire, quelques années après, une nouvelle version.
C’est dire si la pièce, riche par son histoire, effrayante par sa durée (la version actuelle, réduite par Jean-Louis Barrault, dépasse toutefois les quatre heures...), est difficile à mettre en scène, pour que l’écriture puisse véritablement trouver son épanouissement poétique, et sans que le spectateur ne se sente constamment prisonnier de l’esprit d’un jeune chrétien du XIXe, tourmenté par la vacuité de l’existence.
Mais c’est à une incroyable performance théâtrale que nous convie Anne Delbée. La scénographie sobre, mettant en valeur le contraste entre ombre et lumière, blanc et noir, donne toute sa place au jeu des acteurs et aux mots qui déferlent, souvent si magnifiquement âpres, secs et cruels. Un immense arbre sombre, dessinant une diagonale sur le plateau, accueille les personnages qui s’accrochent, au fil des vers libres ou pas, à son tronc rugueux. Il y a aussi des prouesses physiques stupéfiantes : l’agonie d’un Cébès (Clément Hervieu-Léger), côtes saillantes, tordant sur scène ses membres couleur ivoire, et la douleur résignée, la calme révolte de la Princesse (Marina Hands), atrocement crucifiée dans les branches de l’arbre, qui ponctue son supplice de hurlements glaçants. Et bien sûr Tête d’Or, incarné par Thierry Hancisse, somptueux dans la démesure, des airs de Klaus Kinski, voix tonitruante, mèches blondes dégoulinantes plaquées sur son visage d’illuminé.
Cette fresque symbolique - grandeur et décadence d’une figure démiurgique - nous entraîne ainsi, de gré ou de force, dans un monde fulgurant dont, au bout de plusieurs heures, on ressort épuisé, heurté ou captivé. Mais en aucun cas indifférent.
Tête d’or de Paul Claudel, mise en scène d’Anne Delbée. Au Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris. A voir jusqu’au 14 mai. Durée : 4h15.
Avec Thierry Hancisse, Igor Tyczka, Andrzej Seweryn, Pierre Vial, Christophe Gonon, Clément Hervieu-Léger, Marina Hands, Aurélio Amaury, Jean-Baptiste Anoumon, Ostap Tchonovoï, Olivier Treiner, Dorothée Dubus.