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Train de nuit - la critique

Nous sommes tous des assassins

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Année de production : 1h59mn
Reprise : le 28 mars 2012

Faux polar, Train de nuit propose une vision pessimiste de la société polonaise d’après-guerre. Doté d’une richesse thématique étonnante, ce très beau film se distingue également par une maestria formelle épatante.

L’argument : Une place dans un wagon-lit à destination de Varsovie achetée à la sauvette lie d’une manière inattendue une jeune femme et un homme. Martha cherche à rompre tandis que Jerzy, chirurgien, est bouleversé par la mort d’une adolescente sur sa table d’opération. La nouvelle d’un meurtre et de la présence de l’assassin dans le train vont venir troubler leur voyage...

Notre avis : En 1959, le cinéaste Jerzy Kawalerowicz se fait remarquer dans les différents festivals étrangers avec ce Train de nuit qui fut pourtant un cuisant échec commercial en Pologne où on l’a accusé d’avoir tourné un film vide de sens, totalement vain. Evidemment, cette opinion d’époque ne tient absolument pas la route puisque Train de nuit se trouve être une oeuvre incroyablement dense et qui soulève de très nombreuses questions sans apporter vraiment de réponses fermes. Détournant les codes du polar, Kawalerowicz semble un temps se référer aux classiques histoires de meurtres dans un train, comme par exemple Une femme disparaît d’Hitchcock. Pourtant, assez rapidement, le spectateur doit se rendre à l’évidence : aucune situation vraiment policière n’intervient dans le métrage et la seule séquence qui correspondrait au genre est traitée de manière si audacieuse qu’elle déborde le cadre du simple fait criminel.
En réalité, Train de nuit est avant toute chose une vision sociologique de la Pologne d’après-guerre avec ses différences sociales et surtout ses nombreuses bassesses et compromissions. Instaurant tout le long du métrage une tension extrême (aucunement lié à un élément narratif, mais bien plutôt à une pulsion sexuelle jamais totalement exprimée), Kawalerowicz signe avant tout une oeuvre sur les possibles. Chaque passager de ce train (symbole de la vie, sans doute) s’interroge sur sa place dans la société, se frotte aux autres sans parvenir à établir une réelle communication autre que de principe. Ce qui a sans doute désarçonné les critiques de l’époque, c’est qu’à l’image des films d’Antonioni, ces rencontres multiples ne débouchent sur rien d’autre que des occasions manquées. Chacun repartira vers son destin, sans qu’aucun espoir ne vienne pointer à l’horizon.

Là où Kawalerowicz dérange, c’est lorsqu’il transforme l’unique élément policier comme un défouloir des pulsions jusqu’alors enfouies. En totale rupture stylistique avec le reste du film, la chasse au criminel se déroule hors du train (pourtant lieu unique de l’action) et constitue le seul moment où le collectif reprend le dessus sur l’individuel. Sauf que cette apparente unité du peuple intervient lors d’une chasse à l’homme qui ressemble davantage à un lynchage qu’à une pure oeuvre de justice. Cette séquence tétanisante où la bande-son plaque les aboiements d’une meute sur les images d’une foule en délire renvoie la Pologne à ses responsabilités dans l’Holocauste, entre autres. Autant d’éléments qui expliquent le rejet d’une grande partie de la critique de l’époque. A cette richesse thématique, il convient d’ajouter le brio formel d’un cinéaste qui se joue de l’espace clos avec maestria. Irréprochable, la direction d’acteurs confirmés (Leon Niemczyk et Zbigniew Cybulski se retrouveront plus tard dans Le manuscrit trouvé à Saragosse, Lucyna Winnicka sera Mère Jeanne des anges toujours pour Kawalerowicz et Teresa Szmigielówna a déjà été remarquée dans Le noeud coulant) est pour beaucoup dans la réussite de cette oeuvre austère, mais hautement recommandable.

Virgile Dumez




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