Accueil > Les réalisateurs > S > Straub, Jean-Marie > Trois films de Jean-Marie Straub

Trois films de Jean-Marie Straub

La parole et le monde

Acheter sur Priceminister

- Durée : 40mn Itinéraire de Jean Bricard
- Durée : 26mn Le genou d’Artémide
- Titre original : Il ginocchio di Artemidemide
- Durée : 21 mn Femmes entre elles
- Titre original : Le streghe

Séance de rattrapage pour ces trois films courts de Jean-marie Straub sortis le 8 avril 2009, en attendant le prochain programme en octobre 2010 après une projection en avant-première au Festival de Locarno et un cinquième coffret DVD aux éditions Montparnasse.

L’argument : Extrait du Genou d’Artémide : "ENDYMION Écoute, passant. Comme à un étranger je peux te dire ces choses. Ne t’effraie pas de mes yeux de fou. Tu vois ce mont ? C’est le Latmos. Je l’ai gravi tant de fois dans la nuit, quand il faisait plus noir, et j’ai attendu l’aube entre ses hêtres. Pourtant il me semble ne l’avoir jamais touché. L’ÉTRANGER Qui peut dire avoir jamais touché ce près de quoi il passe ? ENDYMION Je pense parfois que nous sommes comme le vent qui court impalpable. Ou comme les rêves de celui qui dort. Tu aimes, étranger, dormir le jour ?"
Extrait de Itinéraire de Jean Bricard : "Les gués faisaient en général entre 2 à 3 km de long. II y en avait un qui passait à la Basse-Pierre et qui venait du château d’Ancenis. Ils ont été démolis en partie pour le chenal. Moi j’ai connu le gué, puisqu’on l’a démoli. Vous voyez, j’habite en face. Cette année, il y avait 40 cm d’eau dans la maison. Alors vous aviez des pieds d’osiers qui, pendant la guerre 43-44, permettaient de se cacher dedans pour éviter d’être pris par les Allemands. En 44, l’année où mon oncle s’est fait piquer. Si mon oncle a été fusillé, c’est parce que pendant 3 semaines on a eu les Américains à Ancenis."
Extrait de Le streghe : "Je pense une chose, Leucò. Aucune de nous, déesses, n’a jamais voulu se faire mortelle, aucune ne l’a jamais désiré. Et pourtant là serait le nouveau, qui briserait la chaîne"
Le genou d’Artémide et Itinéraire de Jean Bricard sont deux courts-métrages sélectionnés pour la quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes 2008.


Notre avis : Tourné au mois de décembre 2007 près d’Ancenis en Loire-Atlantique Itinéraire de Jean Bricard nous fait entendre un récit qui évoque les derniers mois de la guerre, en 1944, lorsque allemands et américains occupaient chacuns une rive de la Loire. A l’image nous voyons, en un magnifique noir et blanc d’Irina et William Lubtschansky , dont ce fut le dernier travail, les lieux de l’action. Le film nous offre un long panoramique de l’île Coton pris depuis un canot à moteur : l’eau, la berge, les arbres, le ciel, puis soudain, lorsqu’on arrive à la pointe, la vision spectaculaire des deux bras du fleuve. Le plan a la durée du chargeur. Ce qui y surgit, mouettes qui s’envolent, bulles de polystyrène flottants sur l’eau, le passage furtif de trois pêcheurs, est imprévu, donné par le hasard et par la grâce du dispositif. D’ailleurs, il existe du film deux montages faits à partir de prises différentes et donc, au final, deux films différents. Des plans pris sur la terre ferme alternent avec les plans aquatiques, mais eux aussi sont des plans d’attente : variations inattendues de la lumière, rencontre d’un mot et d’un objet à l’image qui crée tout à coup un sens, une émotion.

Les deux autres courts métrages de cet ensemble de trois films nous transportent dans un sous-bois de Toscane au mois de juin où les alternances de soleil et de passages nuageux créent des effets atmosphériques saisissants qui interagissent avec le texte admirable de Pavese, tiré des Dialoghi con Leucò. Le genou d’Artémide, d’après La belva - La bête sauvage , nous fait d’abord écouter sur fond noir un long extrait de Mahler s’achevant sur la répétition toujours recommencée du mot « ewig » (éternellement). Puis se font face Endymion et l’étranger, deux acteurs amateurs du théatre de Buti, en plan d’ensemble fixe entrecoupés de gros plans saisissants. Le film s’achève par de longs panoramas sur la clairière, nous faisant recevoir comme une révélation le moindre effet de lumière sur les troncs d’arbre.

Dans Le streghe ce sont deux déesses, Circé et Leucò, qui face à la caméra parlent de l’amour des hommes. Tous les acteurs récitent ces textes magnifiques au mépris apparent de leur scansion naturelle, mais cette poétisation fait exploser leurs potentialités et leur donne une force percutante. Rien n’est naturel mais tout est évident : les silences, les postures, les vols de papillons entre les arbres soudain comme brûlés par le soleil.
Danielle Huillet n’est plus là depuis octobre 2006 mais le cinéma des Straub est toujours un cadeau pour le spectateur qui découvre qu’il a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre.

Claude Rieffel




Il n'y a pas encore d'avis pour cet article. Soyez le premier à proposer votre avis !

Votre avis