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Videodrome - la critique

Télé visions

- Sortie le 16 mai 1984
- Interdit aux moins de 12 ans

Le plus grand Cronenberg est une œuvre horrifique sur le pouvoir des images et l’incapacité de l’homme à se recentrer dans sa propre réalité. Un film viscéral et cérébral noyé dans le désespoir au modernisme toujours intact.

L’argument : Le patron d’une petite chaîne érotique sur le câble capte par hasard un mystérieux programme-pirate dénommé Vidéodrome, qui met en scène tortures et sévices sexuels. Son visionnage provoque peu à peu des hallucinations et autres altérations physiques. La frontière entre réalité et univers télévisuel devient bien mince, et la folie guette...


Notre avis : Après une décennie d’œuvres de série B mélangeant étrangement le sexe, la violence, la biologie des corps en mutation (Frissons ou Rage), Cronenberg rencontre un joli succès avec Scanners et ses télépathes tueurs. De quoi donner envie à Universal de travailler avec le cinéaste canadien sur son projet Videodrome. Pourtant, les images de snuff, mêlant une fois de plus le sexe (on infiltre l’industrie de la pornographie) et la violence (images récurrentes de femmes torturées) ne sont pas du goût des pontes de la major qui décident de faire remonter le film. L’échec américain est sans appel et il faudra plus d’un an pour que les Français puissent découvrir cette œuvre désespérée sur leur grand écran. Une sortie finalement impulsée par le succès de Dead zone, l’adaptation du roman de Stephen King réalisée après Videodrome qui pourtant débarqua sur nos écrans quelques mois auparavant.

Avec le temps, Videodrome devint le paradigme de l’œuvre de Cronenberg. La forme la plus aboutie de sa carrière underground. Un budget plus confortable pour un résultat anti commercial au possible avant le futur triomphe de l’auteur sur le remake de La mouche, ce dernier étant pour le coup d’une efficacité commerciale imparable. Œuvre philosophique qui réfléchit sur la place de l’homme dans une société en perpétuelle mutation, Videodrome est abscons. Il déroute par son refus de suivre une narration rationnelle. Les fantasmes et les hallucinations cohabitent. Jeux sado-masos et tortures réelles se combinent pour remettre en question la stabilité de l’humain dans sa société contemporaine. Incapable d’exister par lui-même, il use et abuse de substituts visuels, grâce à l’avènement de la télévision câblée et de la vidéo, les deux phénomènes du début des années 80 aux USA. Son addiction aux nouveaux médias transforme son esprit et son corps ; l’homme, par sa féconde rétine, finit par s’assimiler au matériel vidéo. Il devient ainsi une matrice vaginale digérant des vidéos de chair. Un magnétoscope humain en quelque sorte, qui enregistre les images, s’en nourrit et les enrichit de son expérience personnelle (ses émotions, son mental). Ces images génèrent un déséquilibre forcément malsain. En s’insinuant dans ses fonctions vitales, elles deviennent maladie, tumeur : videodrome, un programme tentaculaire qui cherche à répandre sa philosophie nihiliste via le petit écran.

La télé devient devant la caméra de Cronenberg une religion sans laquelle l’homme ne peut plus exister, de peur de s’oublier lui-même (l’un des personnages s’appelle judicieusement « O’blivion », c’est-à-dire l’oubli). Dans les dispensaires (« le secours cathodique » !), l’on noie les indigents d’images télévisuelles pour leur donner l’illusion d’exister. Et pour les contrôler. Le discours sur les médias devient économique, politique. La nécessité de modifier les habitudes de l’homme en manipulant son esprit implique sa modification physiologique, mais peu importe les conséquences du moment que cela paie. Videodrome met ainsi en scène le lancement de la globalisation - la chaîne câblée de John Woods spécialisée dans le porno n’est-elle pas convoitée par ses obscurs dirigeants pour toucher le plus de monde possible ? L’intelligence du métrage est d’autant plus remarquable qu’aujourd’hui à l’heure de la grande récession et de la remise en question du capitalisme agressif des années 90-2000, à l’heure où l’on nourrit le spectateur de télé réalité au contenu outrancier quasi pornographique, la prophétie Videodrome semble s’être réalisée et l’aliénation est totale. L’internet ayant supplanté les téléviseurs, complétant l’arborescence du câble qui relie des millions de foyers sur la planète.
Au-delà du discours moderne, Videodrome demeure une œuvre magistrale, méticuleusement réalisée par un Cronenberg maître de ses propres images. Il livre également un film d’épouvante fort, nourri par des effets spéciaux viscéraux - qui donnent de la matière au genre -, et par la musique d’Howard Shore d’une religiosité électronique magistrale ; elle plombe l’atmosphère. L’interprétation hallucinée de James Woods et les prises de risque de Déborah Harry - alors icône vivante de la pop rock britannique, numéro 1 dans le monde avec son groupe Blondie - qui se laisse aller aux délires sado-masos du script font de cette série B un spectacle unique, pur produit dégénéré de son époque, que Cronenberg tenta de reproduire avec l’univers des jeux vidéo d’Existenz en 1999 mais avec un succès moindre.

Frédéric Mignard

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