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Agora : entretien avec Alejandro Amenabar

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Après six ans d’absence et un Oscar pour Mar adentro, l’ancien jeune premier du cinéma espagnol confirme sa grande maturité avec un péplum philosophique fascinant qui débouche sur une belle réflexion sur notre époque et les civilisations contemporaines. La sortie française d’Agora offre au réalisateur de Tesis et de Mar adentro l’occasion de revenir en France, sept mois après Cannes, pour présenter un montage d’Agora resserré et plus efficace. Une belle revanche après l’accueil cannois des plus glaciaux. Nous l’avons rencontré à Paris.

Avoir-alire : Après le succès de Les autres et l’Oscar du meilleur film étranger pour Mar Adentro, pourquoi ne vous êtes-vous pas installé aux USA pour démarrer un nouveau chapitre dans votre carrière ?

Après Les Autres, il a fallu que je fasse un choix, rester en Espagne ou m’expatrier aux USA. Mais j’ai choisi en fonction du type de film que j’avais envie de faire. C’est ça qui me guide dans mon métier et non pas les questions basiques comme où tourner et avec quel argent.

Quels projets vous a-t-on proposé à Hollywood ?
Tous les films que l’on peut voir en salles aujourd’hui. Par contre, personne ne m’a proposé de raconter l’histoire d’Hypatie (ndlr, l’héroïne d’Agora).

Auriez-vous pu faire le même film aux States ?
Je ne crois pas que j’aurai pu raconter cette même histoire identiquement ; le périple pour mettre sur pied pareil projet aurait été plus accidenté.

Il s’agit d’un gros projet européen. Combien a-t-il coûté et comment êtes-vous parvenu à le financer ?
Initialement, c’était un projet estimé à 70 millions d’euros, mais on a réduit le budget à 50 millions pour pouvoir concilier la liberté créatrice aux impératifs qu’impose un budget de blockbuster.

Avez-vous dû trouver des partenaires financiers en dehors de l’Espagne ?
Non, en fait le film a été entièrement financé en Espagne. On a eu de la chance de tomber sur des gens qui ont cru en ce projet et qui ont fait le pari de miser de l’argent dessus, les gens de Telecinco, mais à 50 millions d’euros, c’est ce qu’ils étaient prêts à donner.

Le film a reçu un accueil très réservé à Cannes et vous avez changé le montage du film par la suite pour l’exploitation commerciale. Qu’avez-vous changé ? Et comment avez-vous vécu cette expérience cannoise ?
Je ne fais pas partie de ce genre de réalisateurs qui ont peur de couper. Je ne tombe pas amoureux d’un certain plan ou d’une séquence. Je crois à l’ensemble d’une œuvre. Agora est un film plein de défis. Il y a une trame qui concerne les personnages, une trame qui concerne le contexte géopolitique et religieux, et une trame astronomique également.

Lors du tournage d’Agora, on entendait dire que vous tourniez un péplum. Mais le résultat final s’éloigne considérablement de ce genre de productions à la Gladiator. Comment définiriez-vous le genre de votre film ?
C’est un péplum cosmologique.

Peut-on le qualifier d’épopée philosophique ?
Tout à fait. L’épique du film ne vient pas des scènes de guerre ; je voulais que le sens épique provienne des quelques personnages qui se servent de leur tête pour agir, contrairement à la violence qui est montrée comme quelque-chose de désagréable, de pathétique et de ridicule.

Après des thrillers, des films fantastiques et un drame, comment en êtes-vous arrivé à raconter l’histoire d’Alexandrie au IVe siècle après Jésus-Christ ?
En faisant des recherches. J’ai prospecté comme dans une fouille archéologique. Au départ, je voulais retracer l’histoire de l’astronomie au fil des millénaires, mais finalement j’ai dû me concentrer sur le personnage d’Hypatie.

Peut-on considérer Agora comme la biographie de cette femme et quelle est la part de fiction dans ce récit ?
Déjà avec Mar adentro avec Mateo Gil, on s’était demandé si on allait faire une biographie fidèle du personnage joué par Javier Bardem ou si on allait la mélanger à des éléments de fiction. La question s’est de nouveau posée avec Hypatie, de par l’éloignement temporel et le peu d’écrits à son égard. Mais on a choisi d’être le plus fidèle à la femme et à son rôle dans la grande Alexandrie de l’époque, tout en développant des personnages fictifs autour d’elle.
Lorsqu’on écrivait le scénario, on était conscients des distances que l’on prenait avec la réalité, mais le parcours de l’histoire d’Hypatie y est ; on est restés fidèle à la réalité malgré tout.

Il s’agit vraisemblablement d’un film à message. Peut-on le voir comme le combat du rationnel contre la montée de l’obscurantisme ?
En quelque sorte oui. Le film critique le recours à la violence pour imposer ses idées. C’est ce qui se passait à l’époque et c’est ce qui se passe encore aujourd’hui. On voit très bien ce qui se passe quand on laisse de côté la raison... C’est encore plus pathétique quand on joue avec l’image ou l’idée de Dieu.

Peut-on considérer Agora comme un film païen ?
(hésitant) ... Non. Je montre le Païen dans toutes les bonnes et mauvaises choses qu’il comporte. Le monde païen en ce temps avait non seulement accepté l’esclavage, mais en plus le justifiait philosophiquement. Ce sont d’ailleurs les Païens qui suscitent la violence, celle-ci même qui aboutit à la destruction de la Bibliothèque d’Alexandrie. C’est la même chose qui se passe avec les Juifs qui tendent le piège aux Chrétiens. Le film reflète un moment d’hystérie collective propre à toutes les communautés, qui écrase toutes les voix de la raison.

Le film fait souvent écho à notre actualité et semble lancer un avertissement à notre société sur le déclin des civilisations.
L’analogie avec notre monde contemporain nous est apparue évidente dès l’écriture du scénario. Moi je tenais tout particulièrement à sortir cette réalité du contexte pour pouvoir prendre un peu de distance et de recul.
Les liens avec le monde actuel sont multiples. Il s’agit d’une civilisation très développée qui rentre en crise et dont on assiste à la fin. La ressemblance avec les remous géopolitiques actuels est effectivement troublante.

Votre dernier métrage est certes très captivant, mais n’est pas très commercial. Ne redoutez-pas de vous aliéner votre fanbase, ceux qui vous attendent dans le cinéma de genre ?
Quand je réalise une œuvre, je pense d’abord au film que moi, en tant que spectateur, j’aimerais voir. Quand j’ai monté Mar adentro, je savais qu’il y aurait des aficionados de films de genre qui allaient être déçus, mais à la fois, j’élargissais mon public. Le film est sorti en Espagne et il a très bien marché...

Oui, il a réalisé plus de 20 millions de dollars juste en Espagne... C’est colossal.
Vous avez ouvert la voie à d’autres cinéastes pour réinventer le fantastique dans votre contrée, retournerez-vous à ce cinéma, en tant que réalisateur ou producteur ?

Je viens justement de produire un film fantastique. De son côté Mateo Gil (ndlr, le coscénariste de tous les films d’Amenabar) va réaliser un western.

Dernière question... C’est la fin de la décennie. A votre avis quel est le film le plus important de la décennie.
Il faut en choisir un seul ?

Oui.
Je ne sais pas s’il est sorti durant cette décennie, mais pour moi le film le plus important, de ces dernières années, c’est Fight Club. Et pourtant il n’a rencontré ni le succès public, ni l’enthousiasme des critiques.

- La critique de Agora
- Les photos

Frédéric Mignard

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