Grand Prix Cannes 2008
Peinture sans concession de la Camorra napolitaine, ce chef d’oeuvre de Matteo Garrone marque la rencontre du film de gangster et du néoréalisme, dressant un bilan accablant de la société italienne actuelle.
L’argument : Le parcours de six personnages confrontés à la criminalité, dans les villes de Naples, Scampia, Castelvolturno et Terzigno.
Notre avis : Best-seller vendu à plus d’un million d’exemplaires en Italie, Gomorra de Roberto Saviano a fait l’effet d’une bombe par sa description très fidèle du milieu de la Camorra (organisation criminelle napolitaine). Faisant partie d’un groupe de chercheurs de l’Observatoire sur la Camorra, l’auteur révèle toutes les pratiques officieuses d’un réseau mafieux qui constitue un véritable Etat dans l’Etat. Depuis le succès de son livre, Saviano est d’ailleurs placé sous protection policière par peur de représailles pour avoir osé briser la loi du silence.
Après avoir été remarqué par le très curieux Etrange Monsieur Peppino (2002), le cinéaste Matteo Garrone se lance dans l’adaptation de ce brûlot et en tire un film en tout point remarquable. Loin des fantasmes cinématographiques et de l’iconisation des gangsters pratiquée par les Américains tels que Francis Ford Coppola (la trilogie du Parrain), Brian de Palma (Scarface, cité de nombreuses fois ici) et surtout Martin Scorsese (Les affranchis), le réalisateur évacue toute forme de glamour et revient à une méthode plus proche du documentaire et du néoréalisme afin d’évoquer les activités illicites de ces hommes. Suivant les destins parallèles de nombreux personnages qui ne se croiseront jamais, Gomorra se veut une peinture exhaustive du milieu. Plus complexe qu’il y paraît, il démontre que cette économie parallèle fait partie intégrante d’un système gangréné de l’intérieur. Se substituant à un Etat italien déficiant, le « Système », véritable nom de la Camorra, s’insinue dans la vie des habitants des quartiers pauvres et fagocite tout. Dès le plus jeune âge, on peut être enrôlé dans l’organisation, seul moyen pour beaucoup de sortir de la misère et d’échapper au chômage. Cette dimension sociale, ainsi que la description d’un Mezzogiorno ruiné, font tout le prix de ce très grand film qui parvient à brasser en deux heures et quart un maximum de thèmes. Des atteintes à l’écologie à l’exploitation des travailleurs clandestins, en passant par les magouilles financières, toutes les dérives du système sont dénoncées avec finesse. Effectivement, le cinéaste ne se fait jamais juge et porte toujours un regard humaniste sur des êtres pris dans une toile qui les emprisonne inexorablement, parfois jusqu’à la mort.
On note également la présence, plutôt rare au cinéma, des organisations asiatiques qui, discrètement mais sûrement, s’implantent partout en Europe avec leurs ateliers de confection clandestins et leur racket pratiqué sur les restaurants chinois. Portrait sans concession d’une Italie gangrénée par le crime, ce long métrage est un chef d’oeuvre épuré (peu de musique et dispositif formel proche du documentaire) qui risque fort de marquer durablement les esprits. Il y aura à coup sûr un avant et un après Gomorra.