Objet de cul(te) masochiste qui s’aventure dans les excès d’une sexualité hard, Maîtresse ose montrer sans pudeur, mais avec intelligence la face cachée du désir. Douloureusement fascinant.
L’argument : Jeune provincial, Olivier recherche l’aventure. Arrivé à Paris, il rejoint Mario qui l’embauche pour faire du porte-à-porte et vendre des livres d’art. En offrant leurs services dans un vieil immeuble, ils font ensemble la connaissance d’Ariane. L’appartement du dessous est inoccupé. Mario revient avec Olivier, la même nuit, pour le cambrioler. Les deux hommes se retrouvent face à Ariane, vêtue d’une tenue de cuir. Elle les libère, moyennant un petit "service" de la part d’Olivier...
Notre avis : Salo ou les 120 jours de Sodome, L’empire des sens, Histoire d’O... Les années 70 sont ponctuées de regards outranciers sur les sexualités les plus marginales. Il n’est pas étonnant de retrouver Barbert Schroeder, issu de la génération 68, riche d’une filmographie hippie (More et La vallée) et politique (Général Idi Amin Dada, oser le langage cinématographique de la transgression en installant sa caméra dans les appartements d’une maîtresse dominatrice spécialisée dans l’humiliation et la torture de ses clients.
En abordant le thème du masochisme, le cinéaste n’y va pas quatre chemins. Le récit du jeune loubard paumé (Depardieu, éclatant d’insolence et d’insouciance) qui tombe amoureux d’une mystérieuse putain sadique (Bulle Ogier, irradiante de fragilité et de force) est ainsi parsemé de scènes SM d’une crudité déconcertante, interprétées par de réels clients amenés sur le plateau par leurs vraies maîtresses dans le plus grand secret. Toutes les souffrances infligées ici, pornographiques dans leurs ambitions de tout exhiber, sont authentiques et se destinent à des spectateurs avertis. Ainsi Schroeder, dévoilant l’insupportable, condamnait son film à une certaine clandestinité qui l’a écarté de la reconnaissance de ses pairs pendant de longues décennies.
Le voyeurisme exacerbé ne doit pourtant pas diminuer les qualités de témoignage et de réflexion de ce Maîtresse qui ne porte aucun jugement moral sur les vices privés d’une certaine bourgeoisie masculine, prête à ramper et à être crucifiée sous les ordres avilissant d’une seule femme. Implacable, le cinéaste a la caméra aussi cérébrale que charnelle. Il filme la soumission et la destruction volontaire de la dignité dans un cadre de reconstruction mentale par l’imaginaire. Les nantis perdent ainsi leur pouvoir encombrant et obscène dans un jeu basé sur le consentement mutuel.
Schroeder s’insinue dans les fantasmes préfabriqués de l’âme malade en proposant les deux facettes de la vie de la maîtresse, qui officie dans des locaux de couleurs sombres parfaitement équipés sous son propre appartement de lumière. Ses dépendances sont reliés par un escalier dépliant, une structure métallique qui se déploie pour relier ses deux vies qui vont être chamboulées par l’arrivée impromptus de l’Amour, profus et généreux, en la personne de Depardieu. Cette romance exceptionnelle à fort caractère sexuelle est totale et devient l’enjeu définitif de cette œuvre. Il complexifie un peu plus le genre humaine, qui pour une fois n’est pas réduit à son aspect procréatif ou romantique. En résumé Maîtresse n’est pas l’acte provocateur d’un opportuniste mais le regard fasciné et inquisiteur d’un réalisateur sur un thème audacieux qui méritait bien un tel traitement d’intelligence pour ses premiers pas au cinéma.
Le DVD

Le(s) supplément(s) à ne pas rater : Il s’agit d’un vrai DVD collector qui est allé déterrer une œuvre rare dont beaucoup avait entendu parler sans jamais avoir eu l’opportunité de la voir. Pour l’occasion trois bonus passionnants en dévoilent un peu plus sur le sulfureux métrage. Schroeder, interviewé par Jean Douchet, explique sa démarche pendant 18 minutes, tandis que Jean Streff, un spécialiste du masochisme, tient un discours absolument passionnant et enrichissant sur cette pratique tout en portant un regard fécond sur le film. Enfin Jeanne de Berg, auteur de Cérémonies de femmes, célèbre maîtresse au visage ici caché, compare son personnage à celui de Bulle Ogier. Un point de vue opportun qui répond parfaitement à la curiosité du spectateur face à une œuvre et une sexualité si singulières.
Image & son : La remasterisation de la copie est tout à fait satisfaisante. L’image, très seventies dans les tons, est correcte au niveau des couleurs et exempte de toute aspérité, tandis que le son mono est audible, quoiqu’un peu étouffé.