En suivant pas à pas une mission de l’ONU au Congo et au Rwanda, Des monstres qui dorment parvient à faire ressortir toute la complexité géopolitique de la région sans prendre parti. Un travail d’investigation exemplaire.
L’argument : À la fin de la guerre au Rwanda, qui a provoqué le génocide des Tutsis, un million de Hutus fuient le pays par peur des représailles et se réfugient à l’est du Zaïre. Parmi eux, de nombreux miliciens et militaires parviennent à franchir la frontière armés et à s’enfoncer dans la jungle. Un mouvement de guérilla émerge alors au sein des réfugiés…
Notre avis : Respectivement directeur des effets spéciaux et monteur parfaitement intégrés dans l’industrie du cinéma mondial, Jan Bernotat et Markus Schmidt sont à leurs heures perdues des documentaristes chevronnés qui arpentent le monde avec leur caméra citoyenne pour se faire les témoins de situations complexes. Avec Des monstres qui dorment, ils ont choisi de se pencher sur les conséquences du génocide rwandais. Mais au lieu de s’intéresser à la renaissance d’un pays traumatisé, ils ont opté pour un regard extérieur bienvenu. Ils se sont ainsi préoccupés du cas des réfugiés Hutus qui sont encore actuellement au Congo. Organisés en bandes armées, dont la faction politique principale est le FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda), ces gens ont fui le Rwanda de peur des représailles du peuple Tutsi après le génocide. Ils occupent ainsi toute la frontière entre les deux pays et servent à la fois dans l’armée congolaise, mais aussi en tant que mercenaires au service de divers trafiquants. C’est cette situation particulièrement complexe que les auteurs décrivent avec force en suivant les pas d’un québécois chargé par l’ONU d’établir un contact entre les différentes forces en présence. Le but étant de trouver une solution pacifique à une situation explosive.
L’air de rien, les auteurs mettent en exergue l’absurdité de la situation (certains Hutus accusés de génocide au Rwanda n’avaient que six ans lors des faits), et surtout son extrême complexité. Qui croire lorsque les Hutus accusent Paul Kagame, actuel président du Rwanda, d’avoir organisé l’attentat qui a mis le feu aux poudres du génocide rwandais en 1994 ? Le président actuel n’est-il pas effectivement un dictateur de plus, élu avec plus de 90% des suffrages après avoir organisé l’assassinat de ses opposants ? Mais peut-on faire confiance à des milices hutus dont on sait pertinemment qu’elles ont commis des atrocités en 1994 ? Enfin, tout ce beau monde n’a-t-il pas intérêt à ce que la situation demeure chaotique, ce qui favorise leurs nombreux trafics d’armes et de matières premières ?
Au milieu de ce panier de crabes, le pauvre émissaire de l’ONU semble bien impuissant, obligé qu’il est de composer avec des interlocuteurs hypocrites. Avec une qualité d’immersion totale, le documentaire donne l’occasion au spectateur de suivre pas à pas une mission de l’ONU vouée à l’échec. Des monstres qui dorment ne rassure pas quant à la situation en Afrique centrale, révélant toutes les lignes de fracture d’une société qui a volé en éclats. Le documentaire ne donne pas non plus une image rassurante de l’Organisation des Nations-Unies, bien incapable de régler des conflits qui la dépassent de très loin. Mais ce très beau travail d’investigation a le mérite de pénétrer la complexité géopolitique de la région sans prendre parti pour un camp ou l’autre. En cela, le résultat final est tout bonnement admirable.
Le film est disponible en DVD dans le coffret Films et droits de l’homme volume 1 :
