Le film dont l’absence au palmarès cannois de 2012 pourrait nous faire crier à la supercherie !
L’argument : De l’aube à la nuit, quelques heures dans l’existence de Monsieur Oscar, un être qui voyage de vie en vie. Tour à tour grand patron, meurtrier, mendiante, créature monstrueuse, père de famille...
M. Oscar semble jouer des rôles, plongeant en chacun tout entier - mais où sont les caméras ?
Il est seul, uniquement accompagné de Céline, longue dame blonde aux commandes de l’immense machine qui le transporte dans Paris et autour. Tel un tueur consciencieux allant de gage en gage.
A la poursuite de la beauté du geste. Du moteur de l’action. Des femmes et des fantômes de sa vie.
Mais où est sa maison, sa famille, son repos ?
Notre avis : Carax, l’enfant maudit du cinéma français est de retour. Un évènement que peu de gens pourraient remarquer tant le cinéaste est passé de mode. Celui qui, aux côtés de Beineix ou Besson, renouvelait le 7e art français dans les années 80, avec les formidables Boy Meets girl et Mauvais sang, a connu très vite le désaveu de ses pairs et du public. Banni de l’Olympe en raison du flop historique des Amants du Pont Neuf (notoire pour ses dépassements de budget et franchement bancal), il galère pendant plus de 8 ans avant de pouvoir monter le raté Pola X qui contient toutefois quelques fulgurances. Dans les années 2000, exsangue, cet artiste immense mais désormais oublié, revient le temps d’un sketch dans l’anthologie Tokyo, dont le titre sonne comme un doigt d’honneur au système : Merde ! Il traîne Denis Lavant dans la fange, le comédien devenant une créature monstrueuse qui terrorise la population tokyoïte avant de regagner son refuge excrémentiel dans les égouts ! Tiens, ce personnage revient dans Holy Motors, toujours sous les traits polymorphes du même comédien qui incarne une galerie de caractères borderline qui sauront marquer les esprits !

En 2012, on est donc heureux de retrouver Carax à Cannes, en compétition, de nouveau sous le feu des projecteurs, avec en plus un casting improbable pour susciter la curiosité (Piccoli, Eva Mendes, Denis Lavant et Kylie Minogue sur une affiche, cela fait toujours son effet). Le chantre de l’esthétique eighties est de retour avec sa panoplie de tics visuels, d’insolences cinématographiques et le même doigt levé à l’encontre de l’industrie du cinéma, puisqu’il ose l’audace, celle de l’OVNI iconoclaste, insaisissable, ponctuée d’étrangetés, de violence trash et d’un fantastique absurde. Il livre une oeuvre excessive et subversive, qui crée le malaise et suscite toutes les émotions (angoisse, rire, malaise), alors que la crise financière apparaît en sous-texte, tout comme le rapport universel de l’homme à la mort ou à une sexualité, ici pervertie ou anoblie, entre délire sadomaso virtuel et déclaration d’amour sans limite pour la grâce et sensualité féminines (les rencontres avec Eva Mendes et Kylie Minogue).

Carax évoque Cosmopolis pour le sujet (un milliardaire parcourt la ville dans sa limousine où il honore d’étranges rendez-vous ou rituels), Lynch ou Philippe Grandrieux pour des mises en abîme ténébreuses où les dimensions se mélangent. Quelle introduction magistrale, dans une salle de cinéma monumentale gardée par des cerbères ; on se situe alors au bord du délire baroque et surréaliste, du pur Lynch ! Sans oublier les corps déshumanisés qui ne font plus qu’un lors d’une copulation virtuelle monstrueuse digne de l’orgie filmée en négatif dans La vie nouvelle de Grandrieux ou propre à l’imaginaire des pathologies de David Cronenberg. Une scène d’anthologie. Il y en a d’autres... Carax évoque aussi Jacques Demy, un Demy de la désespérance dans le cadre fantomatique de la Samaritaine, le célèbre et gigantesque magasin abandonné au coeur de Paris, qui sert de décor insolite à une scène chantée d’une beauté spectrale entre Kylie Minogue méconnaissable et Denis Lavant. On pense également à Boris Vian, notamment lors de la scène finale où l’animal vient usurper l’homme. C’est un peu l’écume des jours qui passent...

Malgré tout, loin d’être le résultat d’un pot pourri impersonnel, Holy Motors est le reflet de la propre personnalité d’un auteur jusqu’au-boutiste qui met au défi notre esprit rationnel. Il y est bien question de processus créatif - l’homme suit un script rédigé par un créateur, qu’il soit artiste ou divin. Cette dimension nous interpelle, mais ne répond pas à toutes nos interrogations. On ne s’en offusquera pas, bien au contraire, ravi de l’ivresse des images. La mise en scène (qui méritait un prix à Cannes, plus que tout autre film en compétition cette année) nous fascine dans son élaboration et sa formidable complexité digne des grands visionnaires du 7e art. Bref, on a vraiment retrouvé Leos Carax et cette fois-ci, on ne le lâchera plus !

Par Terrence Baelen
Holy Motors force à l’admiration, mais plonge aussi parfois le spectateur dans l’incompréhension. Bilan mitigé.
Holy Motors. L’histoire d’un type qui jouait des rôles. Derrière la simplicité de la trame narrative, et par-delà la fantaisie bon enfant, l’imaginaire foisonnant d’un cinéaste que la vie émeut, agace, émerveille, inquiète, et dont il cherche à restituer le mouvement irrésistible et contradictoire. Vivre, c’est d’abord... Jouer un rôle ? Le film ne le dit qu’à-demi. Comme la chanson de Kylie, dont les phrases ne sont pas achevées, il est un tâtonnement dans l’obscurité des craintes. Carax filme une succession de rendez-vous manqués (ou pris (...)