Avec : Frédéric Bonpart ; Alexis Loret ; Alix Derouin
Une expérience cinématographique hors norme que les aventuriers du septième art auront plaisir à tenter. Ils en seront récompensés par des séquences qui resteront gravées dans leur mémoire.
L’argument : Alix, créée par le grand William Stein, entre dans l’existence à vingt-sept ans et part en quête de la seule chose qu’elle est sensée ne jamais pouvoir éprouver : le (fichu) sentiment amoureux. Passant de garçons en garçons, elle finit par tomber sur Raphaël, petit maquereau oeuvrant à Rome et Saint-Ouen, qui lui promet bien mieux que l’amour. Quant à ce qui l’attend auprès de Frédéric, à peine remis de sa séparation d’avec sa femme, et surtout d’Hélène, jeune fille prenant soin de sa mère dans le coma, mieux vaut n’en rien dire ici.
Notre avis : Tourné en 2008, Je ne suis pas morte est un film-fleuve de plus de trois heures qui s’adresse en premier lieu à tous les aventuriers du septième art pour qui l’immersion totale dans une œuvre exigeante relève à la fois d’un défi et d’un plaisir jouissif. Jean-Charles Fitoussi trace donc sa route sur des chemins de traverse, se souciant peu des modes ou du petit confort du spectateur en livrant cette belle réflexion sur la vie et la mort. Une œuvre-somme qui traite de sujets aussi importants que l’amour, l’amitié, le rapport avec autrui et avec la nature. Autant de thèmes égrainés au long de ces trois heures que l’on pourrait schématiquement diviser en trois parties. Si la première heure pose les bases d’une intrigue à la lisière du fantastique (la créature du professeur Stein fait évidemment référence à l’histoire de Frankenstein), elle permet surtout à l’auteur d’exposer les principes qui régiront l’ensemble de l’œuvre. Très bavarde et intellectuelle, cette première heure s’inscrit délibérément dans la continuité du cinéma de la nouvelle vague avec ses personnages de jeunes intellectuels qui dissertent pendant des heures (au lit ou au café) sur leurs sentiments et sur le but de l’existence. Alors que certains recherchent une forme de sagesse (la fameuse ataraxie des philosophes et des religieux) en se détachant de toutes les contingences humaines, d’autres veulent éprouver le frisson de l’amour, celui qui fait tout le sel d’une vie. Le cinéaste se charge donc d’illustrer à travers son film ces deux tentatives pour atteindre la plénitude et le bonheur. Au milieu d’acteurs qui utilisent un phrasé typique de la nouvelle vague, on notera l’excellence de l’interprétation d’Alexis Loret, révélé en son temps par André Téchiné. Très à l’aise, l’acteur donne une fois de plus le meilleur de lui-même et porte sur ses épaules ce premier segment.
La deuxième heure est de loin la plus convaincante puisqu’elle évoque la séparation au sein du couple, ainsi que l’absence d’êtres chers. Même si l’intrigue principale semble mise à l’écart au profit de digressions incessantes (on retrouve ici une structure proche de l’enchâssement de récits du Manuscrit trouvé à Saragosse, où une histoire en appelle une autre), ce segment nous transporte dans un monde à la lisière du rêve et de la réalité. Fitoussi ne cherche aucunement l’esbroufe de l’onirisme et préfère distordre la réalité à l’aide de petits glissements progressifs. A l’occasion de certains panoramiques, l’auteur escamote des personnages ou des objets dont on sait pourtant qu’ils devraient se trouver là. Par le jeu sur le montage, il occasionne également des rencontres inopportunes entre des personnages qui ne devraient pourtant pas partager le même espace-temps. Ce projet cinématographique audacieux culmine dans la plus belle scène du film, un concert de musique classique qui réunit dans un même plan des niveaux de réalité différents. Sublimé par la partition musicale, ce passage invite les vivants, les morts et les amants séparés à une réconciliation d’outre-tombe du plus bel effet.

La dernière heure s’éparpille malheureusement un peu trop dans des rebondissements qui singent les serials des années 10. On n’est pas vraiment convaincu par l’introduction de gangsters et d’une histoire de traite des blanches qui n’apportent absolument rien au long-métrage, mais qui renforce au contraire son statut de film fauché. Heureusement, le réalisateur nous fait rapidement oublier ce faux pas lors d’un final de toute beauté (le très long plan-séquence du cimetière qui convoque les ombres tutélaires de Tarkovski et de Carlos Reygadas) qui chante avec une grande économie de moyens la beauté de la vie. Film gigogne difficile d’accès, Je ne suis pas morte réclame du spectateur une complicité de chaque instant avec son auteur, mais donne aussi le sentiment grisant de vivre une expérience hors norme dépassant de loin le cadre d’un simple film.