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L’amour d’une femme - La critique

Soleil et tempête sur Ouessant

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- Tournage du 8 mai au 12 juillet 1953
- Avant-première le 9 décembre 1953 à Brest

Assumant ses scories et l’hétérogénéité de ses composants , le dernier long-métrage de Grémillon refuse les facilités du cinéma de qualité française. Il dit les contradictions de la vie avec un lyrisme sans emphase et fait sourdre avec un art de grand musicien une émotion poignante.

L’argument : Marie, une jeune doctoresse, se rend sur l’île d’Ouessant, afin de remplacer un vieux praticien. Grâce à ses compétences et son dévouement, elle parvient à se faire accepter par les insulaires. André, un ingénieur installé provisoirement dans la région, la demande en mariage. Pour suivre celui qu’elle aime, elle doit renoncer à son métier. Au début réticente, elle finit par accepter. Pourtant, André comprendra qu’il ne peut l’arracher à sa vocation et il quittera l’île sans la prévenir.

Notre avis : Ecarté du circuit des exclusivités pour ne sortir discrètement, en avril 1954, que dans une seule salle parisienne (le studio de l’Etoile, cinéma d’Essai de dimensions modestes), L’amour d’une femme fut un échec commercial. Ce sera le dernier long-métrage de Jean Grémillon qui ne tournera plus par la suite que quelques courts documentaires en couleurs (dont un, magnifique, sur le peintre André Masson) avant de mourir à seulement 58 ans, en 1959.
Sans doute le film était-il décalé par rapport aux attentes des critiques et du public de l’époque qui ont pu trouver désuet son lyrisme assumé que seconde l’admirable partition musicale signée Jean Dutilleux, et naïve sa manière d’aborder de front un sujet casse-gueule (le conflit de l’amour et du travail conçu comme une vocation impérieuse et exclusive) sans se retrancher derrière le cynisme facile qui caractérisait alors le cinéma de qualité française.

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L’amour d’une femme (1953) - Jean Grémillon

On concèdera que le doublage des acteurs imposés par la coproduction, Massimo Girotti* (dans le rôle de l’ingénieur, italien pourtant) et Paolo Stoppa (dans celui, plus court, du prêtre), fait sonner faux leurs répliques, constituant par moments un réel handicap, et que certaines scènes trop évidemment tournées en studio (celle sur le canot pendant la tempête avec l’inévitable rétro-projection) jurent avec l’authenticité documentaire que Grémillon a recherché (et obtenu) partout ailleurs en tournant l’essentiel de son film sur l’île d’Ouessant.
Cet environnement n’est pas subordonné à l’action principale mais existe pour lui-même en interaction avec celle-ci. Le cinéaste observe le quotidien de l’île, la vie rude, monotone, en vase clos mais à la merci d’une nature inclémente, sans chercher à l’idéaliser mais avec une ferveur attentive qui lui donne un relief, un intensité naturellement lyrique.
De même son éloge du dévouement, celui de l’institutrice (joué par une Gaby Morlay exceptionnellement sobre et juste), et celui de la jeune femme médecin (Micheline Presle dans un de ses plus beaux rôles) est dénué d’emphase et concentré sur leur travail (les interventions du médecin filmées comme autant de mini-fictions autonomes) , mais il sait, avec un art accompli qui retrouve la simplicité de l’évidence, rendre poignante La solitude, l’ingratitude même, qui est leur lot.

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L’amour d’une femme (1953) - Jean Grémillon

La séquence de la mort puis de l’enterrement de celle qui pendant trente ans, a vu passer tous les enfants de l’île sur les bancs de sa classe, est d’autant plus poignante qu’elle n’est pas préparée et se déroule en plein soleil (L’institutrice, prise d’un malaise pendant la messe, sort de l’église pour prendre l’air et s’écroule après avoir tenté de se soutenir à un muret). Elle dit admirablement, sans savoir besoin de rien souligner, la fragilité et la cruauté de la vie (les gamins qui s’échappent du cimetière pour aller enterrer leur oiseau) et Grémillon sait l’orchestrer en grand musicien sans pour autant la boucler, lui faire un sort.
C’est cette qualité musicale, cette manière de faire sourdre l’émotion sans recourir à la rhétorique du mélodrame, sans la souligner mais sans chercher à l’esquiver non plus, qui fait de lui un cinéaste immense mais dont l’art déjoue l’analyse et déroute par sa simplicité même.
Bien que considéré par plus d’un, à commencer par son émule Paul Vecchiali, comme le plus grand cinéaste français, il reste relativement méconnu et chaque redécouverte de ses films est une révélation.
L’amour d’une femme ne cherche pas unifier artificiellement ses composants hétérogènes (documentaire et fiction, pour aller vite) et assume ses scories sans chercher à les masquer (le côté schématique et finalement peu crédible du conflit ; le personnage caricatural du bedeau joué par Carette). Mais cette acceptation des imperfections, voire des contradictions, fait au bout du compte la force du film, un des plus beaux de son auteur.

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L’amour d’une femme (1953) - Jean Grémillon

* Massimo Girotti savait suffisamment le français pour ne pas être doublé s’il avait pu venir se perfectionner quelques semaines : or il est descendu du train une heure et demie avant le début du tournage. Citation extraite d’un entretien avec Grémillon paru dans le N°10 de Positif et repris dans l’étude très documentée de Laurent Marie sur la réception du film qu’on pourra lire dans la revue 1895 (N° hors série d’octobre 1997).
On recommandera aussi, entre autres, la lecture des très beaux textes de Mireile Latil Le Dantec sur Grémillon (dans la revue Cinématographe N°40 et 41, septembre et novembre 1978) ainsi que celle du livre de Genneviève Sellier Jean Grémillon - Le cinéma est à vous (Méridiens - Klincksieck, 1989).

Claude Rieffel




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