Dénonciation outrancière des dérives du capitalisme, ce long-métrage étrange et original multiplie les tonalités (satire, thriller, fantastique) au point de noyer le spectateur. Inégal.
L’argument : Le directeur des Relations Humaines de la filiale française de Rosserys & Mitchell, la plus grande entreprise de l’histoire du monde, multinationale consacrée à la fabrication d’engins agricoles, relate d’étranges événements qui s’y déroulent, en particulier les courriers d’un mystérieux imprécateur, dont les diatribes distribuées à l’ensemble des employés visent les dirigeants de l’entreprise et les fondements du capitalisme contemporain. Le trouble est semé dans l’entreprise dont les fondations, sous le sol de Paris, se fissurent de manière inquiétante, menaçant l’ensemble du siège d’effondrement.
Notre avis : Après avoir connu un triomphe inattendu avec son film Docteur Françoise Gailland, porté par Annie Girardot au sommet du box-office 1976 (plus de 2,6 millions de spectateurs pour un drame médical), le cinéaste Jean-Louis Bertuccelli a les coudées franches pour tourner ce qu’il veut. Désormais considéré comme une valeur sûre du cinéma hexagonal des années 70, le réalisateur s’empare d’un récent best-seller, L’imprécateur, écrit par René-Victor Pilhes, afin de dénoncer les dérives du capitalisme triomphant. Il réunit même un casting de haut vol constitué de grands noms du cinéma français afin de s’assurer un large succès public. Mais, contre toute attente, lors de sa sortie au mois de septembre 1977, L’imprécateur ne rencontre pas le succès escompté et désarçonne la critique.

Il faut dire que le film de Bertuccelli est pour le moins étrange avec sa dénonciation outrancière de la culture d’entreprise qui se laisse peu à peu contaminer par une ambiance fantastique à la lisière du film d’horreur (le long-métrage se termine dans un cimetière à l’atmosphère gothique). Si la tentative de mélanger satire politique et métaphore fantastique est pour le moins audacieuse, on ne peut que constater l’échec de cette hybridation. Ainsi, la métaphore de la tour qui se fissure (comme le capitalisme assis sur des fondations peu solides) s’avère d’une lourdeur démonstrative qui ruine tous les efforts des auteurs. La dernière demi-heure qui suit l’expédition des cadres de l’entreprise dans les catacombes bascule même dans l’outrance la plus ridicule par l’absurdité des situations et le cabotinage éhonté de certains acteurs. Il y avait assurément moyen plus efficace pour dénoncer l’emprise des multinationales sur le monde économique et sur ses employés que cet exercice de style qui ne sait jamais où naviguer. Parfois intrigant (qui est le fameux corbeau qui signe des lettres anonymes destinées aux cadres de l’entreprise ?), L’imprécateur ne semble pourtant jamais vouloir affronter son sujet directement et préfère s’aventurer dans les eaux du film de genre (le whodunit tout d’abord, puis le fantastique en fin de métrage).
Alors que Jean Yanne, Michel Piccoli et Jean-Pierre Marielle forment un impeccable trio, certains acteurs se fourvoient dans un jeu outré qui ne leur convient pas (Marlène Jobert, à côté de la plaque). Profondément original par son approche biaisée d’un sujet fort, L’imprécateur est une œuvre étrange et déstabilisante qui sort totalement des sentiers battus, mais qui n’arrive pas à trouver une cohérence interne capable de colmater les brèches d’une intrigue filandreuse.
Notes :
Le film a été tourné dans la tour Montparnasse qui représente ici le siège français d’une multinationale française.