Modèle absolu du grand mélodrame historique, La reine Christine est un pur chef d’œuvre et demeure l’un des plus beaux rôles de Greta Garbo. Bouleversant.
L’argument : La jeune reine Christine de Suède est promise en mariage à son cousin mais celle-ci est amoureuse d’un émissaire espagnol. Dernière de sa lignée, elle décide pourtant d’abdiquer pour pouvoir épouser celui qu’elle aime...

Notre avis : Devenue très rapidement une icône du cinéma muet, la star Greta Garbo ne trouve guère de rôles enthousiasmants au début des années 30. Lorsque la MGM lui propose d’incarner la reine Christine de Suède à l’écran, l’actrice sent qu’elle tient là le rôle qui peut faire basculer sa carrière et lui donner une véritable crédibilité artistique. Même si le film ne fut pas un très gros succès aux Etats-Unis, son impact en Europe est tel qu’elle peut ensuite envisager de tourner dans de grosses productions prestigieuses où elle affirmera son personnage de femme malheureuse en amour. Même si le mythe Garbo existait déjà avant La reine Christine, le film de Rouben Mamoulian fixe définitivement la légende sur pellicule.
Il faut dire que le cinéaste, véritable esthète qui a signé un nombre incommensurable de chefs d’œuvre dans des genres très différents, se surpasse avec ce faux biopic sur une forte personnalité historique. A la tête de la Suède entre 1644 et 1654, la reine Christine fait partie de ces souverains éclairés qui voulurent imposer la paix entre les peuples et une plus grande tolérance entre les Protestants et les Catholiques (elle a fini d’ailleurs par se convertir au catholicisme après son abdication). Femme de lettre, obstinément opposée au mariage, elle décida d’abdiquer par dégoût du pouvoir en 1654. Si la reconstitution d’époque et le caractère de la reine respectent dans les grandes lignes la réalité historique, le film prend évidemment des libertés en incluant une histoire d’amour impossible entre la jeune femme et un ambassadeur espagnol incarné par John Gilbert. Cette romance serait ainsi à l’origine du renoncement de la reine, faisant d’elle une héroïne tragique puisque son amant décède peu de temps après. Pourtant, le cinéaste évite le piège du mélodrame et signe au contraire une œuvre à la sensibilité à fleur de peau.

Le résultat final est certes un modèle du savoir-faire hollywoodien de l’époque, mais Rouben Mamoulian ajoute un supplément d’âme à son œuvre qu’il parsème d’un sous-texte inattendu. Il place ainsi la rencontre des deux amants sous le signe de la confusion des genres puisque la séduction débute alors que la reine est déguisée en garçon (Mamoulian joue ici avec brio de la carrure de son actrice, de son allure androgyne et de sa belle voix grave). Cette allusion homosexuelle étonne à une époque où la censure devenait de plus en plus stricte aux Etats-Unis. Les séquences dans l’auberge débordent de sensualité, notamment lorsque la jeune reine se remémore sa nuit d’amour en caressant chaque meuble de la chambre avec sensualité. Enfin, les nombreux appels à la paix résonnent également comme une supplique adressée aux peuples du monde au moment où le fascisme et le nazisme s’installaient en Europe.

Outre la grande fluidité des mouvements de caméra, la majesté des décors et le jeu inspiré des acteurs, La reine Christine se termine sur l’une des scènes les plus emblématiques du cinéma des années 30, à savoir un magnifique plan séquence qui suit Garbo à la proue d’un navire avant de terminer en gros plan sur son visage fixant l’horizon. De quoi finir en beauté ce qu’il est tout à fait légitime de considérer comme un pur chef d’œuvre.
Notes :
Partenaire de Greta Garbo dans de nombreux films muets, le séducteur John Gilbert fut une grande star des années 20, avant que le parlant ruine complètement sa carrière. Sombrant dans l’alcool, l’acteur est imposé une dernière fois sur La reine Christine par Garbo aux exécutifs de la MGM qui n’en voulaient pas. Malheureusement, ce dernier coup d’éclat ne fut pas suffisant pour redorer le blason de la star déchue et celui-ci s’est éteint en 1936 à la suite d’un abus de boisson à l’âge de 38 ans. Il y a fort à parier que les auteurs de The Artist, le film muet avec Jean Dujardin, se soient inspirés de son histoire.
