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Durée : 1h58mn
Titre international : The trial
Welles signe une adaptation fidèle du magnifique roman de Kafka. Beauté formelle et intelligence du propos sont au programme de ce chef-d’œuvre.
L’argument : Un matin, K. est réveillé par un homme qui lui annonce son arrestation. Abasourdi, K. se rend compte peu à peu qu’il est la victime d’un véritable complot. Tout le monde l’accuse, ses amis comme ses ennemis. Usé, il finit par douter lui-même de son innocence.
Notre avis : Publié à titre posthume en 1925, Le procès est un chef-d’œuvre inachevé de Franz Kafka qui anticipait ici l’atmosphère des années 30 en décrivant avec minutie le fonctionnement de ce que l’on pourrait appeler un régime totalitaire. Plongeant son "héros" dans les arcanes de la justice, l’écrivain utilise la logique du cauchemar afin de créer une structure narrative novatrice : plus le personnage principal avance dans l’histoire et plus sa situation piétine, voire recule. Peu à peu, le lecteur s’aperçoit qu’aucune échappatoire n’est possible dans un système bureaucratique absurde qui broie les individus. Il semblait fort difficile d’adapter au cinéma cette œuvre visionnaire et torturée, mais Orson Welles relève le défi en 1962 grâce aux producteurs français Alexandre et Michel Salkind.
Ne pouvant tourner dans les lieux prévus, Welles se replie sur la gare d’Orsay, alors encore en mauvais état. Ce choix se révèle parfaitement judicieux puisque le décor mélange dès lors des influences contemporaines et plus anciennes, le tout mêlé à des constructions "socialistes" tournées, elles, à Zagreb. Ce fourre-tout architectural trouve pourtant une unité esthétique grâce à la magnifique photographie en noir et blanc d’Edmond Richard. Très contrastée, elle s’apparente à l’esthétique expressionniste chère à Fritz Lang et baigne le film d’un halo de lumière proche du cauchemar. Le manque d’unité lié aux impératifs de la production se voit également dans un casting international très hétéroclite : de l’Américain Anthony Perkins à la Française Jeanne Moreau en passant par le Géorgien Akim Tamiroff. Pourtant, là encore, Welles trouve une solution unique puisqu’il décide de doubler toutes les voix masculines du film - onze au total.
Tout en restant très fidèle au roman de Kafka, la réflexion de Welles prend une autre dimension en 1962. En pleine guerre froide et ayant connaissance des horreurs des régimes totalitaires, le cinéaste dresse un portrait sans concession d’un terrible XXe siècle. Celui de la destruction de l’individu au nom des grandes idéologies, celui des charniers et des machines étatiques implacables, celui d’un Homme qui n’a jamais été autant coupable d’exister. L’exécution de K. - seul élément modifié par Welles - est emblématique de la période puisque l’être humain représenté par K. disparaît dans une explosion qui évoque la bombe nucléaire. Le procès, en plus d’être un sublime cauchemar sur la condition absurde de l’humanité, est aussi un choc esthétique de chaque instant. Privilégiant les décors géométriques, le cinéaste filme les allers et venues de son personnage principal au grand angle, ce qui a pour effet de créer des déformations optiques. Ce dispositif formel très élaboré renforce le propos en montrant que le "héros" ne respecte jamais les règles en vigueur dans cette société très rangée : Anthony Perkins se déplace toujours en diagonale ou à contre-courant des autres personnages, rompant constamment la géométrie imposée par le cadre.
Film glacial et cérébral, Le procès n’est pas toujours facile à appréhender avec ses chutes de tension et ses longs tunnels dialogués. Pourtant, l’ensemble est d’une belle cohérence esthétique et thématique et constitue un des meilleurs films de son auteur - ce qui lui ferait plaisir puisque lui-même le considérait ainsi.

Par JIPI
« Porter des chaînes est parfois plus sur que d’être vivant » K est ciblé, laminé puis éliminé par un ou plusieurs pouvoirs anonymes munis de forces destructives broyant un organisme de défenses harcelé par des interrogatoires uniquement basés sur l’auto persuasion d’un mal en soi. Le complexe de culpabilité s’entretient dans des décors démesurés. Un processus d’extermination comprime un homme dans des pièces basses de plafonds pour soudainement le projeter dans des salles gigantesques robotisées ou accusatrices jumelées à un Adagio répétitif. Il faut (...)