Un petit miracle d’angoisse qui nous conduit dans les derniers recoins de l’âme humaine. Tout simplement formidable !
L’argument : Comme beaucoup de ceux qui choisissent de vivre au fin fond de l’Alaska, John Ottway a quelque chose à fuir. De sa vie d’avant, il garde le souvenir d’une femme, une photo qu’il tient toujours contre lui, et beaucoup de regrets.
Désormais, il travaille pour une compagnie pétrolière et protège les employés des forages contre les attaques des animaux sauvages.
Lorsque le vol vers Anchorage qu’il prend avec ses collègues s’écrase dans l’immensité du Grand Nord, les rares survivants savent qu’ils n’ont que peu de chances de s’en sortir. Personne ne les trouvera et les loups les ont déjà repérés. Ottway est convaincu que le salut est dans le mouvement et que la forêt offrira un meilleur abri. Mais tous ses compagnons d’infortune ne sont pas de son avis et aux dangers que la nature impose, s’ajoutent les tensions et les erreurs des hommes. Éliminés par leurs blessures, le froid, les prédateurs ou leurs propres limites, les survivants vont mourir un à un. Ottway va tout faire pour survivre avec les derniers, mais quelle raison aurait-il de s’en sortir ?
Notre avis : Survival ultime, Le territoire des loups est le récit de mécréants face à la perspective finale, celle de leur mort imminente, dans un contexte d’injustice sociale révoltante. Ces ouvriers sans avenir et sans même aucune raison apparente de vivre - sale job, situation familiale compliquée, ils sont même alcooliques et bagarreurs à leurs heures perdues pour oublier l’âpreté de leur existence -, s’abîment en avion (spectaculaire scène du crash) quelque-part en Alaska, sur le chemin qui les menaient à des forages en territoire hostile. Les rescapés se retrouvent amochés dans un no man’s land où nul ne songerait déplier sa tente. Températures infernales, blizzards épouvantables... la radicalité des lieux a écarté toute civilisation, laissant ce sanctuaire naturel aux seuls loups dont la Mort va prendre la silhouette pour de longues scènes de traques, d’attaques et de combats.
Des hommes parmi les loups. On n’est pas dans le film Disney de 1984 (Un homme parmi les loups, ndlr), ni dans Les survivants de Frank Marshall (1993), où les survivants d’un crash dévoraient les morts pour ne pas trépasser. Trop hollywoodien. Non, avec Joe Carnahan à la réalisation (le formidable réalisateur de Narc), le ton ne sera pas celui du produit maison. Puisant son inspiration dans les retranchements du cinéma indépendant, il filme de façon abrupte (mais magistrale) le chaos de ces destins brisés. Au milieu des dégâts, il puise dans l’horreur une vraie poésie de la nature ou du macabre qui dépasse la légitimité existentielle des protagonistes, des hommes déchirés, sans avenir, au fond du trou, pour qui l’épreuve ultime va les emmener de Charybde en Scylla. Redéfinissant à sa manière les mots "instinct" et "survie", qui pourraient s’employer tant pour les hommes que pour les bêtes, le cinéaste joue la carte de l’ambiguïté. L’homme bestial qui n’a jamais été tendre, mais à qui la société n’a jamais fait aucun cadeau, (d’ailleurs n’a-t-il pas été sacrifié sur l’autel du capitalisme ?) devient le bétail de prédateurs affamés, dont le nombre ne laisse guère entrevoir d’issue positive.
Carnahan filme la souffrance physique, celle des corps accidentés, gangrenés par le froid, la faim et la maladie, déchiquetés par des crocs sortis des ténèbres de la nuit (la peur est palpable, jusque dans la salle !). Il l’accompagne d’une agonie mentale rarement aussi bien exprimée à l’écran. Les enjeux personnels de chacun de ces hommes, brutes notoires ou non, sont recentrés dans un cadre où ils ne sont plus rien, si ce n’est un porte-feuille qui laissera une vague empreinte de leur passage sur cette terre. S’intéressant à chacun de ces individus, le cinéaste laisse toutefois la vedette à Liam Neeson, glorieux dans l’action, la dépression et la révolte, qui, improvisé leader du troupeau, laisse transparaître ses plaies personnelles. Dans un rôle d’homme au bord du suicide qui ne parvient pas à assumer la séparation d’avec l’être aimé (avant même de prendre l’avion, il est introduit d’une façon mélancolique qui tend au bouleversement) , le comédien, à travers les différents flashbacks qui le montrent avec son épouse de fiction à l’écran, semble revivre ou du moins incarner à l’écran les douloureux évènements personnels qui l’ont frappé récemment (le décès de sa propre femme de 15 ans de mariage, dans un environnement de neige). Le drame vécu de l’acteur se conjugue à la détresse abyssale de son personnage aux épaules larges sur lesquelles il semble porter toute la misère du monde.
La dernière partie, plutôt intimiste, ralentit considérablement l’action. Exsangue, à l’instar des tous derniers survivants, sans force et sans espoir, elle devient existentielle sans jamais s’alourdir d’un discours pesant sur la famille ou sur Dieu. Ce dernier, on l’évoque, mais avec une rage qui fait douter de sa vraisemblance. Car si le monde entier semble avoir oublié ces condamnés des neiges et des loups, le Divin, lui, est aux abonnés absents, alors que les situations les plus atroces s’enchaînent.
Corsé, vraiment pas pour les âmes sensibles, Le territoire des loups fait part d’un pessimisme constant qui reflète une vision de la vie peu lumineuse.
Le film est sans concession et manifeste une maîtrise totale, autant dans la mise en place de l’intrigue que dans la mise en scène des moments agités. Avec quelques flashbacks et la scène vertigineuse de traversée du précipice (trop improbable) en moins, Le territoire des loups aurait pu être un pur chef d’oeuvre, il n’en est vraiment pas loin. En tout cas, c’est une sacrée claque dans la gueule. La première en ce début d’année 2012 !
