Ce second film méconnu d’Elio Petri sort pour la première fois en France dans une version superbement restaurée. L’occasion de découvrir en salles un pur chef d’œuvre existentialiste.
L’argument : A cinquante ans, Cesare Conversi a travaillé toute sa vie avec abnégation. Un jour, il voit mourir dans le tram un homme de son âge. Obsédé par l’approche inexorable de la mort, il s’arrête de travailler afin de profiter de la vie avant qu’il ne soit trop tard…
Notre avis : Avant de se rendre célèbre à la fin des années 60 par une série de films engagés (Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon en 1970 et La classe ouvrière va au paradis en 1971 sont ses plus grands succès), le réalisateur Elio Petri fut à l’origine de quelques très belles œuvres que nous redécouvrons petit à petit de nos jours. Parmi ces pépites oubliées, car non distribuées en France, se trouve ce second long-métrage d’une incroyable maturité intitulé Les jours comptés (1962). Inspiré par l’expérience de son père qui a passé sa vie à travailler et par son obsession personnelle de la mort, Elio Petri rédige un scénario passionnant (avec l’aide de Tonino Guerra) mettant en scène la prise de conscience par un plombier de 53 ans de sa propre finitude. Un matin comme tous les autres, Cesare se rend à son travail par le tram et assiste à la mort d’un passager exactement du même âge que lui. A partir de cet évènement qui sert de révélateur, l’ouvrier se rend compte qu’il est passé à côté de sa vie et décide de changer radicalement d’existence. Il est toutefois difficile de s’extraire d’une aliénation d’autant plus confortable que le monde entier vous force à rester dans ce que l’on appelle « le droit chemin ».
Si le long-métrage de Petri s’apparente au néo-réalisme par sa volonté de décrire avec le plus de rigueur possible le quotidien des gens du peuple, il s’en détache également par sa portée philosophique et plus précisément son existentialisme. Marqué par le sceau inéluctable de la mort, Les jours comptés force le spectateur à épouser le point de vue morbide de son personnage principal et le confronte ainsi à sa propre disparition. Vanité que de se croire intouchable ! Même le travail n’est qu’un simple divertissement (au sens pascalien du terme) pour éviter de réfléchir à sa propre mortalité. Même si le propos s’affranchit de toute politisation excessive, il n’en constitue pas moins une attaque directe contre le culte du productivisme alors très en vogue dans la société des Trente Glorieuses et du « miracle » économique italien. Clamant haut et fort un carpe diem qui annonce en filigrane les futures contestations de la fin des années 60, le réalisateur cherche avant tout à ausculter le malaise d’un homme qui pressent sa mort prochaine et qui opère un retour sur lui-même finalement plus destructeur que salvateur.
Avec un talent d’observation incomparable et un sens du cadrage qui annoncent déjà ses œuvres majeures des années 70, Elio Petri signe une série de tableaux qui lui permettent de dresser un constat assez accablant d’une société italienne rongée par les clivages sociaux. Lorsque Cesare déclare qu’il souhaite enfin s’ouvrir aux autres, toutes ses tentatives sont vouées à l’échec et à l’incompréhension. Même son retour sur les traces de son passé ne lui apporte aucun réconfort puisqu’il poursuit des fantômes le renvoyant encore une fois à son éphémère passage sur terre. Ces sentiments contradictoires sont portés à leur point d’incandescence par la prestation de Salvo Randone, magnifique monsieur-tout-le-monde qui devient le temps d’un film un spectre errant à la rencontre de sa propre mort. Les derniers plans qui ferment cette marche funèbre vers une destination finale inéluctable bouclent le film de manière exemplaire. Petri nous rappelle ainsi que toutes nos tentatives de fuite en avant (en choisissant notamment d’emprunter des chemins de traverse comme Cesare) n’aboutissent qu’au même résultat final. La mort.

Une œuvre courte mais indispensable à la compréhension de son époque.
Radical et non consensuel, Les jours comptés suit la trajectoire d’un travailleur décidé à "faire une pause". Seul et déconsidéré par ses proches, César n’a plus qu’à traîner sa dégaine chagrinée dans la ville, sentant bien que la radicale - et peut-être apparente - beauté de son geste s’épuise au fur et à mesure des rencontres, chacun des personnages lui rappelant tour à tour l’inconscience ou la folie de sa décision initiale. Convié à son errance, invité à partager ses soliloques de vieillard avant l’heure, le spectateur assiste à un étrange rituel au (...)
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