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Nacho Cerda - La trilogie de la mort

Déclinaisons morbides

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The awakening, 1990, 7mn

Aftermath, 1994, 23mn

Genesis, 1998, 26mn

Une réflexion morbide aux confins du supportable dont le caractère culte n’est jamais usurpé. Pour spectateurs avertis, avisés et aventureux exclusivement.

L’argument :
The awakening : Un jeune lycéen s’endort en classe. A son réveil, ses camarades et son professeur sont immobiles, le silence est total. Et d’étranges signes sont inscrits au tableau...

Aftermath : Dans une morgue, un docteur cède à ses tentations les plus obscènes en violant le cadavre d’une jeune femme récemment morte dans un accident de voiture.

Genesis : Un sculpteur perd brutalement la femme de sa vie. Incapable de surmonter le chagrin causé par sa mort, il sculpte sans relâche la réplique exacte de sa bien-aimée. Sa douleur intérieure est telle qu’il réussit à donner vie à sa sculpture, brisant ainsi les barrières du temps et de l’espace. Mais il paiera cette bouleversante résurrection de sa vie, se changeant lui-même petit à petit en... pierre.

Notre avis : Pour ceux qui ne le connaîtraient toujours pas, Nacho Cerda est un cinéaste au talent inné et à l’intransigeance saisissante qui s’est forgé une réputation de maître du macabre, l’un des seuls à sévir ouvertement dans le domaine, grâce à deux courts métrages cultes d’une vingtaine de minutes, les incroyables Aftermath et Genesis. Du tout bon que beaucoup de curieux rêvaient de voir sans en avoir la possibilité, faute d’une distribution vidéo sur notre territoire. La sortie du DVD de Wild Side est donc l’occasion de nous plonger dans les noirceurs trempées de la pellicule de Cerda à travers ses trois ténébreux courts métrages, véritables prémices à son premier long tardif, Abandonnée. Ils sont rassemblés ici sous l’intitulé emblématique et diagnostique de La trilogie de la mort. Tout un programme pour un public averti exclusivement.
On passera vite sur The awakening, court métrage estudiantin de sept minutes qu’il a tourné aux States avec une économie de moyens qui se ressent à chaque instant. Néanmoins, ce court en noir et blanc sur la découverte par un adolescent d’un monde figé où il n’est plus que le seul en vie (enfin, c’est ce qu’il croit au début) évoque déjà l’attrait irrésistible du jeune Ignacio Cerda pour les choses de l’au-delà. Le ton très art et essai américain, façon underground macabre à la Romero dans Martin ou à la Douglas Buck dans la trilogie de Family portraits est prometteur, mais pourtant préfigure mal l’outrance d’Aftermath que l’Espagnol réalisera quatre ans plus tard, en 1994, dans son pays natal, car aucun producteur américain n’osait investir un cent dans un pareil court.
Abject, immoral, répugnant. Tel pourrait être le verdict de 90% des spectateurs normalement constitués. On ne le leur conseillera pas. Après tout Aftermath est l’autopsie sans concession d’une déviance, la nécrophilie, disséquée par la caméra obscène de Cerda qui s’insinue dans les viscères avec une précision chirurgicale absolument dérangeante. Du gore médical qui sonde une perversion violente et agressive, cela ne se conseille pas. A priori. Et pourtant, en sondant l’aspect le plus pathétique de l’âme humaine, Cerda fait preuve d’un génie signifiant, nous interrogeant sur notre rapport complexe avec la mort. Il nous renvoie à la fascination qu’elle exerce sur notre inconscient, notamment à travers l’art, et sur notre rejet très occidental de sa représentation. Une peur ancestrale qui trouve ses fondements dans notre enfance, comme si en refusant d’admettre sa réalité, l’on pouvait échapper aux serres de notre destinée mortelle ou comme si du moins l’on pouvait repousser l’inéluctabilité du trépas. Aftermath s’inscrit donc dans une dialectique du morbide, putride et peu enviable, qui nous convie à la sordide finalité de la vie. Une réflexion excessive, suffisamment réfléchie pour ne pas être une tentative gratuite d’incommoder le spectateur.
Le troisième court de la trilogie, une véritable bête de festivals qui fut nommé aux Goya, Genesis est formellement le plus réussi. Une nature morte en cinémascope renvoyant, un peu comme Abandonnée, au meilleur du cinéma soviétique, avec un sens organique du détail qui captive immédiatement le regard. Moins dérangeant que son aîné car moins excessif et surtout moins sanglant, ce requiem est néanmoins caractérisé par la même obsession pour les choses de la mort. Une obsession pesante qui réfute toute tentative d’humour, prenant en otage son public contraint une fois de plus de s’abstraire de la lumière et du divertissement, pour se fixer sur sa propre mortalité. Genesis dépeint un amour impossible, celui d’un artiste qui tente de recréer l’image de sa défunte épouse à travers une statue qui va progressivement prendre chair et se nourrir du sang de son pygmalion. Une véritable tragédie romantique à la noirceur totalement désespérée où le décès de l’un marque le retour à la vie de l’autre, annihilant la possibilité de toute histoire commune. Un cycle de vie et de mort intrinsèquement dépressif, qui sonne le glas des bluettes traditionnelles et qui ferait passer Roméo et Juliette de Shakespeare pour un parangon d’optimisme.

Le DVD

Les suppléments

Rien de bien nouveau par rapport à l’édition zone 1. Un making of instructif nous explique comment le projet d’Aftermath a pu être réalisé. Vu le caractère austère du court métrage, il apporte une mise en lumière parfois humoristique qui sauve la galette de la dépression assurée. Il révèle toutes les difficultés d’une telle œuvre tournée dans la précarité et dans le mensonge (ah si les gars de la morgue avaient su ce qu’on tournait dans leurs locaux !!!) par un Nacho Cerda débutant mais plein d’assurance dans sa démarche artistique jusqu’au-boutiste.
Le reste des suppléments est constitué du commentaire audio du cinéaste, enregistré il y a quelques années. Son caractère daté n’a rien de génant, mais les quelques passages récents de Cerda en France laissaient espérer des matériaux plus frais et surtout exclusifs. Soixante-dix- huit photos de production viennent compléter cette galette honnêtement fournie.

Image&son

L’édition est décevante au niveau de l’image. Faute de moyens pour retravailler les défauts d’usure, Wild Side livre les trois courts métrages dans un état qui laisse à désirer. The awakening, en particulier, souffre d’un climat de neige que le DVD nous avait appris à oublier ! La copie de Aftermath est heureusement moins extrême, même si de nombreuses anicroches nous écartent de la perfection, d’autant que le contraste est loin d’être satisfaisant. Genesis bénéficie du meilleur transfert, rendant hommage au travail d’orfèvre du directeur de la photo et du chef décorateur.
Le son est la plus grande réussite de cette édition. Si le premier court est proposé en mono d’origine, les principales attractions de cette trilogie proposent des pistes 5.1 absolument épatantes. Le silence de la morgue étayé par de petits sons délicats est ainsi parfaitement retranscrit lors du visionnage d’Aftermath, premier court métrage espagnol à avoir bénéficié d’un tel travail sonore en 1994.

- Lire aussi notre interview de Nacho Cerda

Frédéric Mignard


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