Tournage : avril-mai 1970
Première projection publique : 9-10 septembre 1971
Ludique, drôle, inquiétant, hypnotique : ce film fleuve, totalement hors normes, associe Balzac et Lewis Caroll, Feuillade et Renoir. Embarquez !
L’argument : Deux troupes de théâtre, celle de Thomas et celle de Lili, répètent les pièces d’Eschyle Prométhée enchaîné et Les sept contre Thèbes.
Colin, un jeune homme qui se fait passer pour muet et fait la quête dans les cafés en jouant de l’harmonica, et Frédérique, une voleuse, découvrent, chacun de leur côté, l’existence d’une société secrète, les Treize.
Thomas et Lili en font partie, ainsi que : Emilie qui sous le nom de Pauline tient une librairie rue Saint Opportune appelée L’angle du hasard ; Lucie, une avocate ; Etienne, un homme d’affaires ; Sarah ; Warok ; ...
Notre avis : En intitulant Secret compris le livre qu’elle consacrait en 2001 à Jacques Rivette (aux éditions Cahiers du cinéma), Hélène Frappat mettait en avant une notion qui est au coeur de la plupart des films d’un cinéaste chez qui l’évidence est souvent trompeuse. Sa filmographie elle-même est pour ainsi dire à double fond, les titres aisément accessibles en cachant d’autres, rarement montrés ; des versions longues coexistant plus d’une fois avec des versions courtes ; tel film (Noroît, 1975) n’étant jamais sortis en salle (mais en DVD) ; tel autre (Merry go round, 1977) sortant avec beaucoup de retard et dans la plus grande discrétion (en 1983).

Le cas de Out 1 (prononcer Out un), le plus hors normes de tous, est encore plus singulier. Après avoir été projeté une seule fois au Havre en 1971 en copie de travail lors d’une nuit-marathon devenue légendaire il est d’abord sorti sans faire grand bruit en 1974 dans une version courte de 4h20mn intitulée Spectre. Bien des années après, en 1990, il prit la forme d’un feuilleton en huit épisodes qui a fait l’objet d’une édition en VHS. Mais il a été aussi programmé à la télévision allemande et, plus récemment, sur RAI 3 dans le cadre de la fameuse émission nocturne Fuori Orario). Cela explique que, malgré la rareté et le mauvais état des copies officielles en circulation, et dans l’attente des DVDs annoncés par Criterion etArte Allemagne, le film a connu, et continue de connaître, une importante diffusion parallèle qui n’a fait que renforcer son aura culte.
Une part importante des douze heures trente de projection de Noli me tangere est consacrée à la captation de répétitions théâtrales dont une au moins, dans l’épisode 1, pourra paraître aussi fascinante qu’interminable. Il s’agit en quelque sorte d’un test de passage, d’une mise à l’épreuve du spectateur. Il faut passer par là, accepter même, peut-être, de s’ennuyer un moment, car c’est la condition nécessaire pour que se mette en place un temps et un espace distendus, une espèce d’état second,
On voit donc longuement les deux troupes rivales préparer en amont le travail sur le texte proprement dit des pièces d’Eschyle par des exercices d’improvisation (cris, pantomimes) sous forme de jeux susceptibles de prendre des tournures imprévisibles, ou même de déraper dangereusement, mais destinés, comme le formule Thomas (Michael Lonsdale), un des metteurs en scène, à augmenter la disponibilité de tous les participants, leur capacité à jouer ensemble (à ne pas suivre obstinément sa propre idée mais à rebondir à partir des suggestions des autres).

Cette disponibilité et cet aspect ludique sont la raison d’être d’un film sans aucune limitation de durée (Rivette dixit) où le cinéaste a mis en place un cadre (des lieux et une configuration de personnages) mais s’est ingénié à fournir aux acteurs le moins d’informations possibles, les obligeant à improviser sans savoir où ils allaient (par exemple quel rôle jouaient exactement leurs partenaires dans la fiction ni quelle place occuperait la scène dans l’ensemble).
Il en résulte une des expériences de spectateur les plus stimulantes qui soient, un film qui, comme le dit Rivette lui-même, fonctionne comme un mauvais rêve, surchargé d’incidences et de lapsus, un de ces rêves qui semblent d’autant plus interminables que l’on sait plus ou moins qu’il s’agit d’un rêve, et dont on ne croit sortir que pour y retomber (entretien avec Yvonne Baby, Le Monde, 14 octobre 1971, cité dans dans le livre d’Hélène Frappat).

Malicieux faux documentaire ethnologique à la Jean Rouch, jeu de l’oie parisien placé sous le signe de Lewis Caroll et de sa chasse au snark, sérial à la Feuillade riche en rebondissements imprévus, hommage à Renoir et à Balzac (avec une apparition savoureuse d’Eric Rohmer en spécialiste de l’auteur de la Comédie Humaine affirmant qu’en 1970 le complot est une notion totalement démodée), Noli me tangere refuse de faire une distinction entre réalité et fiction.
Le film, constamment imprévisible et ne cessant de s’inventer au fur et à mesure de son déroulement, est volontiers loufoque mais comme rongé par l’inquiétude, par la menace permanente du surgissement de ce dont on parle sans le voir comme les mystérieux Pierre et Igor ou encore le fantôme du deuxième étage dans la villa au bord de la mer.
Mais ce qu’on voit en plein jour y est encore plus déstabilisant que ce qui reste dans l’ombre ou le hors champ, surtout quand se révèle l’autre face de ce qu’on croit connaître. L’effroi suscité par le regard fixe (reflété dans le miroir) et le calme imperturbable de Sarah (Bernadette Lafont, impressionnante) lorsqu’elle soumet Emilie (Bulle Ogier, merveilleuse d’autorité fébrile) à ce qu’on ne peut qualifier autrement que comme un interrogatoire dépasse celui que provoquent nombre de films d’horreur.

D’une cohérence implacable, langienne, malgré son caractère aléatoire, Out 1 pourrait bifurquer sans cesse vers d’autres films possibles et laisse bien sûr nombre de questions en suspens, ou n’y répond que pour susciter de nouvelles interrogations. Sa fin brutale préparait le terrain pour Out 2, où devaient enfin apparaître Igor et Pierre,rôles prévus pour Sami Frey et Alain Cuny.
Rêvons !